A Ulric Guttinguer

By Alfred de Musset

Written 1857-01-01 - 1857-01-01

Oui, cher Ulric, nous le voyions

Ce ciel dont l’aspect vous amuse,

Et même nous le respirions,

Si ce mot plaît à votre muse.

Nous le voyions assurément

Entre nous, j’en conviendrai même,

Nous avions le bonheur suprême

De le voir double en ce moment.

Pour un chrétien, quel agrément !

Jugez combien l’ivresse est sainte,

Puisque, avec deux verres d’absinthe,

On peut doubler le firmament.

Ne riez pas, l’absinthe est bonne ;

L’Écriture en parle beaucoup,

Et quelque part, Dieu me pardonne !

Notre Seigneur en but un coup.

C’était, je crois, sur la montagne

Qu’on appelle Gethsémani ;

Nous la vénérons fort ici,

Mais nous préférons le champagne.

Puisque vous venez nous vanter

Ce pendu qu’on adore à Rome,

Commencez donc par l’imiter

Souvenez-vous qu’il s’est fait homme.

— Oui, cher Ulric, et nous courons

Au soleil, sur l’herbe fleurie,

Par les coteaux et les vallons,

Et nous menons gaiement la vie ;

Et nous rions, et nous trinquons

Au fond des bois sur la bruyère ;

Souvent même, ingrat, nous choquons,

A votre santé, notre verre.

Près de nous quand il vous plaira,

Vous vous étendrez sur la mousse ;

Nous croyons que la vie est douce

Et que Dieu nous excusera.

C’est un grand tort que la jeunesse,

Nous le savons. — Que voulez-vous ?

Puisque chaque âge a sa faiblesse,

Dites quelques ave pour nous.