À un ami

By Victor Hugo

Written 1865-01-01 - 1865-01-01

Sur l'effrayante falaise,

Mur par la vague entrouvert,

Roc sombre où fleurit à l'aise

Un charmant petit pré vert,

Ami, puisque tu me laisses

Ta maison loin des vivants

Entre ces deux allégresses,

Les grands flots et les grands vents,

Salut ! merci ! les fortunes

Sont fragiles, et nos temps,

Comme l'algue sous les dunes,

Sont dans l'abîme, et flottants.

Nos âmes sont des nuées

Qu'un vent pousse, âpre ou béni,

Et qui volent, dénouées,

Du côté de l'infini.

L'énorme bourrasque humaine,

Dont l'étoile est la raison,

Prend, quitte, emporte et ramène

L'espérance à l'horizon.

Cette grande onde inquiète

Dont notre siècle est meurtri

Écume et gronde, et me jette

Parfois mon nom dans un cri.

La haine sur moi s'arrête.

Ma pensée est dans ce bruit

Comme un oiseau de tempête

Parmi les oiseaux de nuit.

Pendant qu'ici je cultive

Ton champ comme tu le veux,

Dans maint journal l'invective

Grince et me prend aux cheveux.

La diatribe m'écharpe ;

Je suis âne ou scélérat ;

Je suis Pradon pour Laharpe,

Et pour de Maistre Marat.

Qu'importe ! les cœurs sont ivres.

Les temps qui viennent feront

Ce qu'ils pourront de mes livres

Et de moi ce qu'ils voudront.

J'ai pour joie et pour merveille

De voir, dans ton pré d'Honfleur,

Trembler au poids d'une abeille

Un brin de lavande en fleur.