À un curé de village

By Alphonse Lamartine

Written 1823-01-01 - 1823-01-01

Doux pasteur du troupeau des âmes,

Qui conduis aux sources de Dieu

Ces petits enfants et ces femmes

Penchés aux coupes du saint lieu ;

Semeur des célestes paroles,

Qui sèmes la gerbe du Christ,

Ce sénevé des paraboles,

Dont le grain lève dans l’esprit ;

Médecin d’intime souffrance,

Qui les retourne et les endort,

Qui guéris avec l’espérance

Et vivifie avec la mort ;

Barde de la lyre infinie,

Qui, pour chanter dans le grand chœur,

N’as pas besoin d’autre génie

Que des battements de ton cœur :

Hé quoi ! tu craindrais que ma porte,

À tes accents ne s’ouvrît pas,

Avec les anges pour escorte,

Et les prophètes sur tes pas ?

Ah ! viens, si ma route est ta voie,

De ton bâton de peuplier,

Au nom de celui qui t’envoie,

Presser mon sol hospitalier !

Mes chiens, qui devinent leur maître,

D’eux-même iront lécher tes doigts ;

Les colombes de ma fenêtre

Ne s’envoleront pas aux toits.

Mes oiseaux même ont l’habitude

De voir monter par le chemin

Ces anges de la solitude ;

Et le marteau connaît leur main.

Fils des champs, j’aimai de bonne heure

Ces laboureurs vêtus de deuil,

Dont on voit la pauvre demeure

Entre l’église et le cercueil ;

Le jardin qui rit à leur porte,

Dans un buisson de noisetiers ;

Leur seuil couvert de feuille morte,

Où le pauvre a fait des sentiers ;

La voix de leur cloche sonore,

Qui dit aux vains enfants du bruit

Que le Seigneur est dans l’aurore,

Que le Seigneur est dans la nuit ;

Les longs bords de leur robe blanche,

Par des troupes d’enfants suivis,

Qu’on voit balayer le dimanche

La poussière des vieux parvis ;

Cette odeur de myrrhe et de roses

Qui s’exhale autour de leurs pas,

Et leur voix qui parle de choses

Que l’œil des hommes ne voit pas !

Quand le sillon courbe le reste,

Eux seuls travaillent de leur main

À l’œuvre du Père céleste,

Pour un autre prix que du pain !

L’onde qu’ils versent désaltère

D’autres soifs que celle des sens,

Et de tous les dons de la terre

Ils ne moissonnent que l’encens !

Viens donc, détachant ta ceinture,

Au foyer des bardes t’asseoir ;

Ils sont les voix de la nature,

Et vous en êtes l’encensoir !

Que t’importe en quel caractère

Le nom du Seigneur est écrit,

Pourvu qu’il soit lu sur la terre,

Et qu’il remplisse tout esprit ?

Quand Jésus gravait sa pensée

Sur le sable avec un roseau,

Pleurait-il la lettre effacée

Sous l’aile ou les pieds de l’oiseau ?

Quand l’Agneau victime du monde,

Dont la laine a fait tes habits,

Aux flancs des collines sans onde

Paissait lui-même ses brebis,

Loin des piscines de son Père,

Il n’écartait pas de la main

La pauvre brebis étrangère

Broutant aux ronces du chemin.

Et quand il glanait en exemple

L’épi laissé dans le buisson,

Et portait tout petit, au temple,

Les prémices de sa moisson,

Ne liait-il pas dans sa gerbe,

Pour l’offrir au Père commun,

Des brins verdoyants de toute herbe

Et des plantes de tout parfum ?