À un grand comédien
By Victor Hugo
Written 1893-01-01 - 1893-01-01
Va, sois le messager des poètes sublimes !
Emporte l'âme humaine à leurs augustes cimes.
Marche comme celui qui vient du Cythéron !
Fais éclater leur voix sur la foule pressée ;
Prends leur pensée
Comme un clairon !
Sois Othello, Macbeth, Titan, Oreste, Achille :
Sois l'apparition de Shakspeare et d'Eschyle !
L'ombre que ces penseurs font sortir dé l'enfer,
La création sombre où resplendit leur flamme !
Ils en sont l'âme,
Sois-en la chair.
Prends les dieux corps à corps ! Conquiers ces vastes rôles
Qui font plier le faible aux chétives épaules.
Transforme-toi. — Grandis dans nos émotions !
Sois le géant ! sois l'aigle à l'immense envergure !
Sois la figure
Des visions !
Rôde avec Yorick près des fosses ouvertes.
Cherche avec Caliban les solitudes vertes.
Sois chevalier, valet, prêtre, empereur, — bourreau.
Partout, en haut, en bas, qu'un esprit t'accompagne !
Sois Charlemagne
Et Figaro !
Invente en traduisant ! Lutte avec les idées
Des poètes, semeurs des âmes fécondées !
Lutte avec leurs beautés qui nous viennent ravir !
Saisis-les, dompte-les, ces beautés souveraines !
Et par ces reines
Fais-toi servir !
Sur le vers frémissant, plein de tragiques haines,
Qui se tord au seuil noir des passions humaines,
Composé d'idéal et pétri de limon,
Dresse-toi formidable, éblouissant, étrange,
Comme l'archange
Sur le démon !
Prêtre des dieux de l'art ! emplis de leur génie
Le peuple aux mille échos qui les raille et les nie !
Répands ton âme à flots sur l'homme qui sourit,
Car, toujours dépensée, elle est toujours entière.
Sur la matière
Verse l'esprit !