À un poëte

By Victor Hugo

Written 1893-01-01 - 1893-01-01

Ô rêveur, ne va pas sur les cimes, j'en viens ;

C'est terrible. Les sourds autans diluviens

Sont là qui passent et repassent ;

Là, flotte et disparaît tout ce que nous songions ;

Là, dans ces grands tombeaux nommés Religions,

Des corbeaux inconnus croassent.

Crains les hauts lieux hantés par les spectres ; les jeux

De l'abîme ne sont jamais plus orageux

Que sur les sommets formidables ;

Là, le réel avec l'ignoré se confond,

Et les échelons noirs des visions sans fond

Sont lugubrement abordables.

Là, rayonne un soleil que la brume élargit ;

Là, sont les fauves dieux, Néméos qui rugit,

Python qui siffle, Apis qui beugle

Sombre éblouissement dont ces grands ingénus,

Les sages, sortent fous, et d'où sont revenus

Tasse insensé, Milton aveugle.

Ne va pas dans les bois sacrés, ni sur les monts

Où Pythagore a vu la face des démons,

Où sont toutes ces formes blanches

Dont les mages profonds ne savent que penser,

Et qu'ils guettent, n'osant rien de plus que passer

Leurs têtes à travers les branches.

Crains l'inspiration farouche du désert ;

Le désert est tin lieu d'effroi dont Dieu se sert,

Et n'est point fait pour tes études :

Les gouffres ont parfois dévoré les plongeurs ;

Ne baigne pas ton front aux immenses rougeurs

Du couchant dans les solitudes.

Crains de rencontrer là ce qu'il ne faut pas voir.

Crains les ascensions vers le haut sommet noir.

Les ombres n'ont rien à te dire.

Cueille ta poésie aux champs parmi les fleurs,

Et ne va pas chercher de l'épouvante ailleurs

Puisque mai consent à sourire.

Crains les rudes coups d'aile et les becs flamboyants.

Crains ces halliers où sont dés êtres effrayants

Qui méditent sans lois ni règles.

Si tu cherchais à prendre au vol dans ces forêts

Quelque strophe sauvage et sombre, tu courrais

Des périls de dénicheur d'aigles.