À un qui veut se détacher

By Victor Hugo

Written 1853-01-01 - 1853-01-01

Maintenant il se dit : l'empire est chancelant ;

La victoire est peu sûre.

Il cherche à s'en aller, furtif et reculant.

Reste dans la masure !

Tu dis : le plafond croule. Ils vont, si l'on me voit,

Empêcher que je sorte.

N'osant rester ni fuir, tu regardes le toit,

Tu regardes la porte ;

Tu mets timidement la main sur le verrou.

Reste en leurs rangs funèbres !

Reste ! la loi qu'ils ont enfouie en un trou

Est là dans les ténèbres.

Reste ! elle est là, le flanc percé de leur couteau,

Gisante, et sur sa bière

Ils ont mis une dalle. Un pan de ton manteau

Est pris sous cette pierre !

Pendant qu'à l'Élysée en fête et plein d'encens,

On chante, on déblatère,

Qu'on oublie et qu'on rit, toi tu pâlis ; tu sens

Ce spectre sous la terre !

Tu ne t'en iras pas ! quoi ! quitter leur maison !

Et fuir leur destinée !

Quoi ! tu voudrais trahir jusqu'à la Trahison,

Elle-même indignée !

Quoi ! tu veux renier ce larron au front bas

Qui t'admire et t'honore !

Quoi ! Judas pour Jésus, tu veux pour Barabbas

Être Judas encore !

Quoi ! n'as-tu pas tenu l'échelle à ces fripons,

En pleine connivence ?

Le sac de ces voleurs, ne fut-il pas, réponds,

Cousu par toi d'avance !

Les mensonges, la haine au dard froid et visqueux,

Habitent ce repaire ;

Tu t'en vas ! de quel droit ? étant plus renard qu'eux,

Et plus qu'elle vipère !

Quand l'Italie en deuil dressa, du Tibre au Pô,

Son drapeau magnifique,

Quand ce grand peuple, après s'être couché troupeau,

Se leva république,

C'est toi, quand Rome aux fers jeta le cri d'espoir,

Toi qui brisas son aile,

Toi qui fis retomber l'affreux capuchon noir

Sur sa face éternelle !

C'est toi qui restauras Montrouge et Saint-Acheul,

Écoles dégradées

Où l'on met à l'esprit frémissant un linceul,

Un bâillon aux idées.

C'est toi qui, pour progrès rêvant l'homme animal,

Livras l'enfant victime

Aux jésuites lascifs, sombres amants du mal,

En rut devant le crime !

Ô pauvres chers enfants qu'ont nourris de leur lait

Et qu'ont bercés nos femmes,

Ces blêmes oiseleurs ont pris dans leur filet

Toutes vos douces âmes !

Hélas ! ce triste oiseau, sans plumes sur la chair,

Rongé de lèpre immonde,

Qui rampe et qui se meurt dans leur cage de fer,

C'est l'avenir du monde !

Si nous les laissons faire, on aura dans vingt ans,

Sous les cieux que Dieu dore,

Une France aux yeux ronds, aux regards clignotants,

Qui haïra l'aurore.

Ces noirs magiciens, ces jongleurs tortueux

Dont la fraude est la règle,

Pour en faire sortir le hibou monstrueux,

Ont volé l'œuf de l'aigle !

Donc comme les Baskirs, sur Paris étouffé

Et comme les Croates,

Créateurs du néant, vous avez triomphé

Dans vos haines béates ;

Et vous êtes joyeux, vous, constructeurs savants

Des préjugés sans nombre,

Qui, pareils à la nuit, versez sur les vivants

Des urnes pleines d'ombre !

Vous courez saluer le nain Napoléon ;

Vous dansez dans l'orgie !

Ce grand siècle est souillé ! c'était le Panthéon,

Et c'est la tabagie !

Et vous dites : c'est bien ! vous sacrez parmi nous

César au nom de Rome

L'assassin qui, la nuit, se met à deux genoux

Sur le ventre d'un homme !

Ah ! malheureux ! louez César qui fait trembler,

Adorez son étoile ;

Vous oubliez le Dieu vivant qui peut rouler

Les cieux comme une toile !

Encore un peu de temps, et ceci tombera ;

Dieu vengera sa cause !

Les villes chanteront, le lieu désert sera

Joyeux comme une rose !

Encore un peu de temps, et vous ne serez plus,

Et je viens vous le dire.

Vous êtes les maudits, nous sommes les élus ;

Regardez-nous sourire !

Je le sais, moi qui vis au bord du gouffre amer,

Sur les rocs centenaires,

Moi qui passe mes jours à contempler la mer

Pleine de sourds tonnerres !

Toi, leur chef, sois leur chef ! c'est là ton châtiment,

Sois l'homme des discordes !

Ces fourbes ont saisi le genre humain dormant

Et l'ont lié de cordes !

Ah ! tu voulus défaire, épouvantable affront !

Les âmes que Dieu crée ?

Eh bien, frissonne et pleure, atteint toi-même au front

Par ton œuvre exécrée !

À mesure que vient l'ignorance, et l'oubli,

Et l'erreur qu'elle amène,

à mesure qu'aux cieux décroît, soleil pâli,

L'intelligence humaine,

Et que son jour s'éteint, laissant l'homme méchant

Et plus froid que les marbres,

Votre honte, ô maudits, grandit comme au couchant

Grandit l'ombre des arbres !

Oui, reste leur apôtre ! oui, tu l'as mérité.

C'est là ta peine énorme !

Regarde en frémissant dans la postérité

Ta mémoire difforme.

On voit, louche rhéteur des vieux partis hurlants,

Qui mens et qui t'emportes,

Pendre à tes noirs discours, comme à des clous sanglants,

Toutes les grandes mortes,

La Justice, la Foi, bel ange souffleté

Par la goule papale,

La Vérité, fermant les yeux, la Liberté

Échevelée et pâle,

Et ces deux sœurs, hélas ! nos mères toutes deux,

Rome qu'en pleurs je nomme,

Et la France sur qui, raffinement hideux,

Coule le sang de Rome !

Homme fatal ! l'histoire en ses enseignements

Te montrera dans l'ombre,

Comme on montre un gibet entouré d'ossements

Sur la colline sombre !