A un soldat ennemi

By Hippolyte Baye

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

En déposant ta crosse meurtrière,

Ton œil sourit près du fer menaçant.

Ta voix se plie au ton de la prière

Pour implorer la part hospitalière

Que tout chrétien doit toujours au passant.

Merci, soldat ! — Assieds-toi, le feu brille.

La neige encor pèse à tes pieds fumeux.

Dans les longs soirs, quand la souche pétille,

Là, nos aïeux se chauffaient en famille.

Sur leur fauteuil, étranger, fais comme eux.

Mange ce pain ; prends cette tasse pleine.

A nos repas ta faim trouvera mieux.

Mais, quoi ! ta lèvre hésitante, incertaine,

De ce vin pur s'est approchée à peine,

Et sur ta main ton front pend soucieux…

Ah ! je comprends ! je comprends à ton geste,

A ton regard d'une larme obscurci,

Un père âgé—là bas, là bas te reste.

Ta mère tremble à tout penser funeste

Près d'un foyer paisible, comme ici.

Jeune soldat, j'ignore si ta lame

A fait cesser de battre un cœur humain.

Mais la piété n'a point de source infâme.

Non ! rien n'a pu rejaillir sur ton âme

Du sang versé — sans désir — par ta main.

Si j'ai maudit l'implacable délire

Dont contre nous ton peuple est animé,

A contempler ton triste et doux sourire,

A te parler, ma sourde haine expire.

Encore un jour, et tu serais aimé !

Car on pardonne au guerrier magnanime

Qui, traversant le tumulte infernal,

Fait son devoir sans glisser dans le crime,

Et montre en lui l'alliance sublime

D'un bras vaillant et d'un cœur virginal.