À un visiteur parisien

By Victor Hugo

Written 1865-01-01 - 1865-01-01

Moi, que je sois royaliste !

C'est à peu près comme si

Le ciel devait rester triste

Quand l'aube a dit : Me voici !

Un roi, c'est un homme équestre,

Personnage à numéro,

En marge duquel de Maistre

Écrit : Roi, lisez : Bourreau.

Je n'y crois plus. Est-ce un crime

Que d'avoir, par ma cloison,

Vu ce point du jour sublime,

Le lever de la raison !

J'étais jadis à l'école

Chez ce pédant, le Passé ;

J'ai rompu cette bricole ;

J'épelle un autre A bé cé.

Mon livre, ô fils de Lutèce,

C'est la nature, alphabet

Où le lys n'est point altesse,

Où l'arbre n'est point gibet.

Maintenant, je te l'avoue,

Je ne crois qu'au droit divin

Du cœur, de l'enfant qui joue,

Du franc rire et du bon vin.

Puisque tu me fais visite

Sous mon chaume, à Domremy,

À toi le Grec, moi le Scythe,

J'ouvre mon âme à demi…

Pas tout à fait.La feuillée

Doit voiler le carrefour,

Et la porte entrebâillée

Convient au timide amour.

J'aime, en ces bois que j'habite,

L'aurore ; et j'ai dans mon trou

Pour pareil, le cénobite,

Pour contraire, le hibou.

Une femme me fascine ;

Comme Properce, j'entends

Une flûte tibicine

Dans les branches du printemps.

J'ai pour jeu la poésie ;

J'ai pour torture un minois,

Vieux style, et la jalousie,

Ce casse-tête chinois.

Je suis fou d'une charmeuse,

De Paris venue ici,

Dont les saules de la Meuse

Sont tous amoureux aussi.

Je l'ai suivie en Sologne,

Je la suis à Vaucouleurs.

Mon cœur rit, ma raison grogne,

Et me voilà dans les fleurs.

Je l'ai nommée Euryanthe.

J'en perds l'âme et l'appétit.

Circonstance atténuante :

Elle a le pied très petit.

Plains-moi. Telle est ma blessure.

Cela dit, amusons-nous.

Oublions tout, la censure,

Rome, et l'abbé Frayssinous.

Cours les bals, danse aux kermesses.

Les filles ont de la foi ;

Fais-toi tenir les promesses

Qu'elles m'ont faites à moi.

Ris, savoure, aime, déguste,

Et, libres, narguons un peu

Le roi, ce faux nez auguste

Que le prêtre met à Dieu.