A une
Written 1901-01-01 - 1901-01-01
Proie un soir de mon rêve, ô ma pâleur, ma brune,
Ma grande ! je me veux encor dans des demains
Le coude à tes genoux rejoints pour, une à une,
Compter à tes dix doigts les bagues de tes mains
Dont les chatons changeants couvent des clairs de lune.
Ta robe d'or pompeuse et lourde de son tour
Fleurira largement ses corolles d'étoffe
Et ton chef balanceur de strophe et d'antistrophe
Secouera ta coiffure haute comme une tour ;
Et tu te lèveras aussi parmi la foule
Banale, tout à moi qui seule comprendrai,
Avec ton regard noir hautainement filtré
Sur cette foule, et lourd du mépris de sa houle,
Tu parleras avec le souffle de ton cœur,
Et de ton art à fleur de tes lèvres, à fleur
De ta beauté, flûtant en mots de calme et d'ombre
Et souriant un rire attendri de bonté,
Et tremblant de tendresse et t'enflant d'âme sombre
Comme un violoncelle où pleure un andanté,
Et t'amplifiant plus en voix qui monte et gronde
Et clame des vers gros d'appels et de fureurs
Et hurle !… Et dans ton geste et cette voix profonde,
Il y aura des cris de haine avant-coureurs ;
La Liberté farouche agitant dans ses voltes
A bout de bras, le grand drapeau fou des révoltes,
La Marseillaise plein la poitrine ; et encor
Il y aura Sapho brisant sa lyre d'or,
Il y aura Carmen blême de tragédie
Intime, les deux yeux dévorés d'incendie,
Tout le sanglot, tout le sursaut, tous les frissons
Et le vent furieux rebroussant les moissons
Et des serpentements de sirène mêlée
A la marée avec son geste large ouvert
Frémissant jusqu'au bout de la traîne étalée,
Terrible et rauque en toi comme toute la mer !