À une Belle insensible qui demandoit des vers.

By Isaac Benserade

Written 1697-01-01 - 1697-01-01

DISPENSEZ - MOY,Belle insensible,

De contenter vôtre désir ;

Ne m’ordonnez pas le plaisir

De rendre ma peine visible ;

Révoquez ce commandement,

Qui peut augmenter mon tourment,

Sans accroître vôtre puissance.

Je ne sçaurois vous obéir,

De peur que mon obéissance

Ne vous oblige à me haïr.

Je recevrois beaucoup de gloire

De vous présenter de mes Vers,

Et de laisser à l’Univers

Des marques de vôtre Victoire ;

Mais, dans cet excès de douleur

Où me réduit mon grand malheur,

Je voy bien qu’il me faut contraindre,

Et qu’il vaut mieux ne point parler,

Ne pouvant parler sans me plaindre

Des feux dont je me sens brûler.

Laissons le récit déplorable

Du sort d’un malheureux amant ;

L’on ne trouve rien de charmant

Dans l’entretien d’un misérable.

Le triste objet de ses travaux,

Le nombre infini de ses maux,

Le cours éternel de ses larmes,

Ses désespoirs, ses déplaisirs,

Ne vous feroient point voir de charmes

Qui pussent flatter vos désirs.

Quel objet vous peut-il dépeindre,

Dans les supplices qu’il ressent.

Qu’un tourment sensible et pressant

D’une ardeur qu’il ne peut éteindre ?

Mais lors qu’il vous seroit offert,

Le tableau sanglant de ses fers

Ne serviroit qu’à vous déplaire,

Et l’excès de sa passion,

Exciteroit vôtre colère,

Et non vôtre compassion.

Vous ne verriez dans ses pensées

Que de tragiques mouvemens,

Et les mortels ressentimens

De ses infortunes passées ;

Vous n’entendriez dans son transport

Que les vœux qu’il fait à la mort

Pour finir son cruel martyre ;

Et s’il n’étoit pas écouté,

Il accuseroit vôtre empire

D’injustice et de cruauté.

Il vous nommeroit infidelle,

Cœur de rocher, cœur sans pitié,

Âme dure et sans amitié,

Ingrate, inhumaine et cruelle.

Il vous mettroit devant les yeux,

Les mots les plus injurieux,

Les fureurs les plus violentes ;

Et peut-être sans y penser.

Par ses paroles insolentes

Sa main pourroit vous offenser.

Il est vray qu’il porte dans l’âme

Un désir sincère et discret,

Un amour céleste et secret,

Exempt d’orgueil comme de blâme :

Il est vray que ce pauvre amant

Consomme ses jours constamment

Dans une flâme pure et belle ;

Mais par un destin rigoureux,

Vous la jugeriez criminelle,

À cause qu’il est malheureux.

Il vaut mieux garder le silence,

Que voir mon amour condamné ;

J’aime mieux être infortuné

Par respect que par insolence :

Je sçay bien que dans les langueurs

Que me font souffrir vos rigueurs,

Ma plainte seroit légitime,

Mais non, je ne me plaindray pas,

Et je veux être exempt de crime,

Plutôt qu’être exempt du trépas.