À une camarade

By Tristan Corbière

Written 1873-01-01 - 1873-01-01

Que me veux-tu donc, femme trois fois fille ?…

Moi qui te croyais un si bon enfant !

— De l'amour ?… — Allons : cherche, apporte, pille !

M'aimer aussi, toi !… moi qui t'aimais tant.

Oh ! je t'aimais comme … un lézard qui pèle

Aime le rayon qui cuit son sommeil…

L'Amour entre nous vient battre de l'aile :

— Eh ! qu'il s'ôte de devant mon soleil !

Mon amour, à moi, n'aime pas qu'on l'aime ;

Mendiant, il a peur d'être écouté…

C'est un lazzarone enfin, un bohème,

Déjeunant de jeûne et de liberté.

— Curiosité, bibelot, bricolle ?…

C'est possible : il est rare — et c'est son bien —

Mais un bibelot cassé se recolle ;

Et lui, décollé, ne vaudra plus rien !…

Va, n'enfonçons pas la porte entr'ouverte

Sur un paradis déjà trop rendu !

Et gardons à la pomme, jadis verte,

Sa peau, sous son fard de fruit défendu.

Que nous sommes-nous donc fait l'un à l'autre ?…

— Rien… — Peut-être alors que c'est pour cela ;

— Quel a commencé ? — Pas moi, bon apôtre !

Après, quel dira : c'est donc tout — voilà !

— Tous les deux, sans doute… — Et toi, sois bien sûre

Que c'est encor moi le plus attrapé :

Car si, par erreur, ou par aventure,

Tu ne me trompais … je serais trompé !

Appelons cela : l'amitié calmée ;

Puisque l'amour veut mettre son holà.

N'y croyons pas trop, chère mal-aimée…

— C'est toujours trop vrai ces mensonges-là ! —

Nous pourrons, au moins, ne pas nous maudire

— Si ça t'est égal — le quart-d'heure après.

Si nous en mourons — ce sera de rire…

Moi qui l'aimais tant ton rire si frais !