A une jeune fille

By Charles Cros

Written 1879-01-01 - 1879-01-01

Pourquoi, tout à coup, quand tu joues,

Ces airs émus et soucieux ?

Qui te met cette fièvre aux yeux,

Ce rose marbré sur les joues ?

Ta vie était, jusqu'au moment

Où ces vagues langueurs t'ont prise,

Un ruisseau que frôlait la brise,

Un matinal gazouillement.

Comme ta beauté se révèle

Au-dessus de toute beauté,

Comme ton cœur semble emporté

Vers une existence nouvelle,

Comme en de mystiques ardeurs

Tu laisses planer haut ton âme.

Comme tu te sens naître femme

A ces printanières odeurs,

Peut-être que la destinée

Te montre un glorieux chemin ;

Peut-être ta nerveuse main

Mènera la terre enchaînée.

A coup sûr, tu ne seras pas

Épouse heureuse, douce mère ;

Aucun attachement vulgaire

Ne peut te retenir en bas.

As-tu des influx de victoire

Dans tes beaux yeux clairs, pleins d'orgueil,

Comme en son virginal coup d'œil

Jeanne d'Arc, de haute mémoire ?

Dois-tu fonder des ordres saints,

Être martyre ou prophétesse ?

Ou bien écouter l'âcre ivresse

Du sang vif qui gonfle tes seins ?

Dois-tu, reine, bâtir des villes

Aux inoubliables splendeurs,

Et pour ces vagues airs boudeurs

Faire trembler les foules viles ?

Va donc ! tout ploiera sous tes pas,

Que tu sois la vierge idéale

Ou la courtisane fatale…

Si la mort ne t'arrête pas.