A victor de laprade
Written 1870-01-01 - 1870-01-01
Aux échos du Forez je prête en vain l'oreille :
Aucun d'eux ne répète ou ta voix ou ton pas.
Dans ces jours de malheur que fait notre Corneille ?
Laprade, es-tu donc mort que tu ne chantes pas ?
La stupeur a glacé ton âme… elle s'est tue.
Le silence convient à de telles douleurs !
Toute âme de Français d'abord fut abattue ;
Mais on ne sauve pas la France avec des pleurs.
Levons-nous ! Que chacun bondisse vers ses armes :
Au soldat le fusil, au poète le vers
Que l' un frappe en héros, tandis qu'avec nos larmes
L'autre pétrit un chant, vengeur de nos revers.
Ce chant, qui va doubler la belliqueuse rage
D'un grand peuple trahi qui veut être vainqueur,
Si beau, qu'on l'entendra résonner d'âge en âge,
O barde ! ô citoyen ! trouve-le dans ton cœur !
En un cri fais vibrer notre angoisse infinie !
Pareil au flot de lave et qui gronde et qui bout,
En un sublime jet fais jaillir ton génie,
Tyrtée ! et qu'à ta voix la France soit debout !
Ainsi donc, ô maître, poëte,
Ta bouche veut rester muette,
Un triple sceau va la sceller ;
Ainsi, cette voix mâle , ou vibre
Un cœur si pur, si chaud, si libre,
Rien ne saurait la réveiller !
Tu me dis : « Mon âme est éteinte !
» Le coup dont la France est atteinte
» Me brise et l'esprit et le corps ;
» Ce grand cataclysme m'écrase :
» Plus d'ardeur en moi, plus d'extase,
» Plus de lyre aux fermes accords.
» Oui, c'en est fait de notre France !
» A son chevet , veuf d'espérance,
» Je m'assieds, sanglotant tout bas,
» Et je baise sa main bénie,
» Que glace déjà l'agonie…
» Oh ! non, je ne chanterai pas !
» Celui-là peut chanter sans honte
» Qui, soldat intrépide, affronte
» La baïonnette et le canon :
» Pendant que la mitraille tonne
» Défi strident, Tyrtée entonne
» L'hymne où, lui mort, vivra son nom.
» Bras impuissant, je dois me taire,
» Moi, qui de la vieillesse austère
» Sur mon front sens le doigt peser,
» Et qui dévore cet outrage
» D'être tout débordant de rage,
» Et contraint de me reposer !… »
Moi, je dis : Le front d'où naguère
Sortait cette idylle de guerre,
Puisée aux eaux vives du beau,
Toi seul le crois pris de faiblesse
Et refroidi par la vieillesse ;
Toi seul crois pâli ton flambeau.
Eh quoi ! nous verrions, noble maître,
Ton vaillant esprit se soumettre
Aux étreintes du désespoir !
Que ferons-nous donc, nous, pygmées,
Si les âmes les mieux armées
A terre ainsi se laissent choir ?
Ah ! je récuse ta parole :
Non ! il n'est pas fini le rôle
Que Dieu nous assigne ici-bas ;
Pour effacer nos flétrissures,
Le sang coule à pleines blessures :
Dieu nous retrempe en ces combats !
Non ! ce n'est pas un jeu futile ,
Une bulle d'air inutile,
Le chant qui peut rendre vainqueur.
Clairon magique, il n'est personne,
A l'heure où l'hymne guerrier sonne,
Qui, jusqu'au lâche, n'ait du cœur.
A l’œuvre donc, je t'en conjure !
Inspire-toi de notre injure,
De tant de maux, de tant d'excès ;
Frappe, invective, pleure, prie ;
Sois fier, sois grand : sois la Patrie !…
Aide à sauver le nom français !