A vol d'oiseau

By Théodore Banville

Written 1875-01-01 - 1875-01-01

La Landelle et Nadar sont partis en ballon

Par la température

Qu'il fait, et cependant, sans eux ici-bas l'on

Pond sa littérature.

Oh ! de l'azur, où mille astres exorbitants

Te servent de chandelle,

Comment vois-tu ce globe écrasé d'habitants ?

Dis-le, bon La Landelle.

La Landelle répond : L'aigle fier et moi, nous

Avons changé de rôle.

Vu de si haut, — car j'ai des soleils aux genoux ! —

Dieu ! que Paris est drôle !

Je le croyais peuplé de méchants, de railleurs

Et de sots que vont traire

Les biches ; à présent qu'un dieu me tire ailleurs,

J'y vois tout le contraire.

Sardou, qui veut grandir en un calme repos,

Envoie, à la barrière

Des Ternes, un sonnet aimable, avec deux pots

De lauriers, chez Barrière.

Monsieur de Pontmartin, dont jusqu'ici le cas

Fait pourtant qu'on l'évite,

Passe pour la douceur Hippolyte Lucas,

Cet innocent lévite.

Monselet, — je ne sais pourquoi l'on en jasait ! —

Boit de l'eau pure, et jeûne.

Tiens, Paul de Kock enfant joue avec Déjazet.

Laferrière est bien jeune !

Villemessant s'amende, il dit à Guillemot :

Sachez que je vous garde

Trente ans, et quand je dis trente ans, c'est au bas mot ;

Le reste vous regarde.

Samson est décoré. Dès que l'aurore naît,

D'une voix familière

Il chante : Je m'étais trompé d'abord ; ce n'est

Pas moi qui suis Molière.

Campanule ou muguet, la simple fleur des champs

Pare mademoiselle

Duverger, et Schneider met, — abandons touchants !

Des bas de filoselle.

Le nouveau nom de Mars est Albine de l'Est ;

Déjà Fargueil l'imite.

Veuillot pardonne ! et dans un bois, monsieur Ernest

Renan s'est fait ermite.

Dieux ! Meyerbeer-Pompée et Rossini-César

Ont jeté leurs défroques

De haines, et se sont légué tous leurs biens par

Testaments réciproques !

Voilà qui va des mieux. Riez, faites les fous !

Paris n'est plus fournaise,

Guerre et tumulte. Amis, je suis content de vous

Et Nadar est bien aise.

Si c'est ce que tu vois du haut de ton ballon,

Encore un élan d'aile !

Monte encore plus haut ! donne un coup de talon !

Monte, bon La Landelle !

Si tu redescendais au pays où Dormeuil

Et Cogniard ont leurs toiles,

Tu dirais : Je me suis fourré le doigt dans l'œil.

Reste dans les étoiles !