Abrutissement

By Louis Bouilhet

Written 1869-01-01 - 1869-01-01

Les hommes sont si mauvais

Que, sans pleurer, je m'en vais

Du monde.

Pour la haine ou l'amitié

Je n'ai plus qu'une pitié

profonde.

Au point de nous empester,

Chaque jour on voit monter

Les fanges.

Dans mon désespoir fougueux

Je ne crois pas plus aux gueux

Qu'aux anges.

J'ai souffert tant de tourments,

J'ai connu tant de serments

Frivoles,

Que j'évite avec grand soin,

Amour, les lieux où de loin

Tu voles !

Las d'aller, les bras pendants,

Des noirs coquins aux pédants

Moroses,

J'ai placé tout mon orgueil

À planter près de mon seuil

Des roses.

Je mange et je dors en chien

Plus rien de noble et plus rien

D'austère !

Comme d'un cruchon fêlé,

Mon esprit s'en est allé

Par terre.

Tout, d'ailleurs, en ce séjour,

Suit le maître, et par amour

L'imite ;

Et la nature a lutté

Avec ma stupidité

D'ermite.

Les arbres de mon jardin

Penchent d'un air anodin

Leurs têtes ;

Et les bêtes dans ma cour

Deviennent de jour en jour

Plus bêtes.