Académie

By Théodore Banville

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

Les premières où l'on a droit

D'adorer en secret sa mie,

Ne sont vraiment en nul endroit

Plus belles qu'à l'Académie.

C'est là que les faiseurs de vers

Et que les chercheurs de microbes

Peuvent tourner leurs regards vers

Un luxe éblouissant de robes.

On y prononce des discours

Que demain Aix lira comme Arles,

Et les meilleurs sont les moins courts ;

Mais au fond, Worth, c'est toi qui parles !

Et tandis que le mot sonneur

Chante et fleurit dans l'air, on flirte,

Et tu songes, ô moissonneur,

A récolter bientôt le myrte.

En ce temple, où l'on ne voit pas

Athèna lever ses visières,

Mazade a fait ses premiers pas :

Mézières tenait les lisières.

Les Immortels sont là chez eux,

Et pour ne pas choir, on y marche

Lentement, comme sur des œufs.

Cette Académie est une arche.

Quand Pierre y dit vrai, Paul y ment.

Cette fois les deux adversaires

Se sont parlé très poliment,

Avec les douceurs nécessaires.

Mazade n'a pas lu Nana.

Son âme, de fiel dépourvue,

Est profondément chaste. Il n'a

Jamais aimé que la Revue

Des Deux Mondes. Il trouve laids

Tous les vains suiveurs de mantilles.

En somme, il donnerait tous les

Rimeurs, pour un plat de lentilles.

Mézières, qui nous a sonné

La charge, est moins pur. J'en soupire.

Il est vaguement soupçonné

De connivence avec Shakspere.

Même son nom, — c'est apparent,

Nous révèle un peu ses fredaines,

Et nous montre qu'il est parent

Avec la forêt des Ardennes.

Il a connu le grand boucher

Et, dans son contact énergique,

N'ayant pas craint de le toucher,

Il s'est taché du sang tragique.

O deuil, ô souvenir amer,

O mystérieuse brûlure !

Toute l'eau de la vaste mer

Ne lavera pas la souillure !

On sourit pourtant, voyez-vous ?

Parfois les belles indolentes

Gardent leurs regards les plus doux

Pour les héros aux mains sanglantes.