Adieux
Written 1870-01-01 - 1870-01-01
Déjà la moitié de l'année
Dans un deuil affreux s’est traînée,
Sans nous présager le retour.
Partout les grands sapins bourgeonnent
Et les petits oiseaux foisonnent,
Gazouillant leurs chansons d'amour.
Faudra-t-il donc longtemps encore
Nous réveiller à chaque aurore,
Le cœur saignant et, pas à pas,
en nous heurtant à chaque pierre,
Gravir un douloureux Calvaire,
Sans espoir de paix ici-bas ?
Oh non ! car le Très-Haut s’entoure de ses gloires :
Pesant également défaites et victoires,
Il jette sur le Monde un cri : Fraternité !
Et le Monde, à ce mot, qui des rois trop timides
Réduit en vils tronçons les armes homicides,
Se lève et répond : Liberté ! ! !
Le Démon des combats, pliant alors ses ailes
Et se voilant la face, au séjour des rebelles
Roule et tombe en poussant une immense clameur ;
Sa chute épouvantable à travers les espaces
Nous fait enfin prévoir pour les futures races
Une longue ère de bonheur !
Et bien, puisque Dieu rompt notre trop lourde chaîne,
Qu'il oppose une digue au flot qui nous entraîne,
Allons lui rendre grâce au sommet du coteau.
Déjà l’astre des nuits dans les cieux se balance,
C'est l'heure de l'amour, l’heure de l'espérance,
Sors, ô mon âme ! du tombeau.
Et quand vers l’Éternel ma prière envolée
Laissera mes regards tomber sur la vallée,
Qu’un pleur monte à mes yeux, à mon cœur un soupir :
Sur ce gazon si frais, sur ce riant rivage,
Marchez à mes côtés, caché dans un nuage,
Ange béni du Souvenir !
O golfe d'Arcachon, port charmant de la Teste,
Pointe de l’Aguillon, chaumière au toit agreste,
Où de venir souvent nous nous faisions un jeu ;
Plage au sable si fin, et vous, forêts tranquilles,
Qui servez de ceinture à de lointaines îles,
Recevez mon dernier adieu !
C'est là que bien des fois nos âmes en délire,
D’un seul bond s’élançant vers la Ville Martyre,
Dans le vent, dans les flots, croyaient ouïr des cris ;
Et que nos yeux voyaient, par un trompeurs mirage,
Nos ennemis broyés dans des champs de carnage…
Paris vainqueur sur ses débris ! ! !
Salut à vous, salut, ô ruisseau de la Hume !
Qui courez par les prés en jetant votre écume
Sur les ajoncs tremblants, sur le pied des ormeaux ;
Vous, dont l’onde limpide, au bout de la quinzaine,
Toujours nous a rendu le coton et la laine
Plus blancs que le cygne des eaux.
Par cent bras vigoureux votre onde tourmentée,
De toute poésie, hélas ! déshéritée,
Ne voit dans son courant s’ébattre aucun poisson,
Et jamais en secret une vierge craintive
ne viendra soupirer, assise à votre rive,
Le soir, une tendre chanson.
Guerriers fameux, savants, et vous, douces images
Dont les noms jusqu’à nous ont traversé les âges,
Pour le bronze et le marbre, ah ! n’ayez désormais
Que mépris et dédain ! Noëmi, Marguerite,
Humboldt, Condé, Mozart, votre gloire est inscrite
Pour toujours au front des chalets !
Là-bas, sortant des bois, c’est la flèche effilée
De l’Antique Chapelle, à toute heure peuplée
De fervents pèlerins, de rudes matelots.
On les voit, humblement prosternés sur la pierre,
Redire tous ensemble une même prière
A Celle qui calme les flots.
Sainte nuit de Noël, ineffable veillée,
Pourrai-je t’oublier ? La foule agenouillée,
Enfants, femmes, vieillards, par la guerre exilés,
Levait les mains au ciel !… Au loin dans la pénombre
Se dressait vaguement la silhouette sombre
De quelques soldats mutilés.
Et ces vaillants débris d’un immense naufrage
Sentaient parfois tomber une larme de rage
En sondant du regard le lointain horizon ;
Leurs doigts crispés serraient une arme, hélas ! absente ;
Leurs yeux roulaient du feu… De leur poitrine ardente
Sortait un seul cri : Trahison !
Priez ! nous disait-on, dans la sainte demeure,
Et Dieu se lassera ! Chaque chose à son heure !
Demain il peut dompter le vainqueur d’aujourd’hui,
Il peut briser demain ses féroces phalanges
En prenant dans son ciel quelques-uns de ses anges.
Demain on peut dire : Il a fui !
Dieu ne s’est pas lassé ! L’heure n’est point venue !
Le soleil d’Austerlitz n’a pu percer la nue !
Et pourtant notre France, au fléau triomphant,
Du pied frappant la terre, opposa des armées ;
Pour sauver le pays les mères enflammées
Ont donné leu dernier enfant !
Ces tableaux à mes yeux faisaient monter des larmes :
Mais que faire en un jour où nous n’avons plus d’armes ?
Où soldats et canons, vers la Prusse envoyés,
Éloignent pour longtemps l’heure de la revanche ;
Où, dans ce cataclysme, il n’est pas une planche
Qui ne s’abîme sous nos pieds ?
Que faire ? ? ?
A nos enfants léguer les représailles ;
De loin les préparer à de grandes batailles ;
Refondre le pays dans un moule d’airain ;
Rendre nos fils plus forts par une vie austère,
Et quant nous frémirons, indignés de nous taire,
Les jeter au delà du Rhin !
Nous reprenons alors nos drapeaux déchirés,
Par un vil imposteur, par un traître livrés ;
Nous recouvrons notre or, nos richesses… Enfin,
Comme en mil huit cent six, immortelle campagne,
En vingt jours, du talons nous broyons l’Allemagne,
Et campons au cœur de Berlin !
Le front dans mes deux mains, je laissais ma pensée
Flotter comme un esquif, par la douleur bercée,
Quand un Ange, soudain, passe devant mes yeux.
Son vol trace dans l’air un lumineux sillage,
Par trois fois il redit aux forêts, au rivage,
Ce chant béni, manne des cieux :
« Volez vers la cité vaillante
Qui vous tend sa main suppliante
Depuis six longs mois, nuit et jour ;
Donnez à sa bouche embrasée,
Versez à son âme épuisée
La goutte d’eau… le flot d’amour ! »
C’est demain le départ. Demain, quand les étoiles
Des pilotes tardifs dirigeront les voiles,
Nous serons loin, hélas ! de ces bords enchantés ;
Mais, tels que le marin échappée du naufrage,
Bientôt nous reviendrons… nous bénirons la plage
Où l’Éternel nous a jetés ! ! !