Adieux a madame pasta

By Jean Polonius

Written 1827-01-01 - 1827-01-01

Tu vas partir : vers un autre rivage,

Sourde à nos vœux, tu diriges tes pas.

Ah ! quels succès vaudront le pur hommage

Qu’en t’admirant je t’adressais tout bas ?

Comme un oiseau venu d’une autre terre,

Un seul moment a nos yeux tu parus.

Tu disparais ; mais ta voix passagère

Laisse un écho qui ne s’éteindra plus.

Combien de fois cette voix ravissante,

Pareille au chant d’un ange de bonheur,

Sut dissiper la troupe fatigante

Des maux sans nom qui pesaient sur mon cœur !

Dans ces palais, où règne la Folie,

Dans ces concerts, où la Futilité,

Plus que le Goût, invite l’Harmonie

Comme un secours à la satiété,

Ton charme seul me ramenait encore,

Et j’oubliais, enivré par tes chants,

Le sombre ennui qui souvent m’y dévore

Au seul aspect de tant d’indifférents.

Tu m’arrachais aux murmures frivoles

Des êtres vains que la nuit rassemblait,

Au triste soin d’écouter leurs paroles,

Ou d’en chercher quand mon cœur se taisait,

Honneur à toi ! — Quand la Mode ignorante

Jette les fleurs au hasard et sans choix,

J’ai vu qu’au moins sa couronne flottante

Au vrai talent peut tomber une fois.

Honneur à toi ! — Quand la Froideur légère

A tout glacé de son souffle mortel,

Tu m’as prouvé qu’en ton cœur solitaire

La Passion garde encore un autel ;

Que pour toucher, pour ébranler notre âme,

La tienne au moins sent, ou pourrait sentir

Tout ce qui meut, exalte, élève, enflamme,

Tout ce qu’en vain l'on tache de flétrir.

Seul, immobile, inconnu dans la presse,

Je t’admirais, sans fracas, sans élans ;

J’aurais tremblé qu’un geste, un mot d’ivresse,

Me pût ravir un seul de tes accents.

Je hais ces cris, ce bruit, ce zèle extrême,

Stérile ardeur, tumultueux éclats,

Par où l’Ennui se fait croire à lui-même

Qu’il applaudit ce qu’il ne comprend pas.

En vain brillaient cent beautés séduisantes ;

Je ne voyais, je n’entendais que toi ;

Flambeaux, rubis, parures éclatantes,

Tout s’effaçait ; je n’étais plus à moi…

J’étais Tancrède, alors que, la trompette

L’avertissant que le camp va s’ouvrir,

Il tient son glaive élevé sur sa tête,

Et fait serment de vaincre ou de mourir.

En contemplant Juliette expirée,

Je devenais, j’étais tout Roméo ;

Pour me rejoindre à cette ombre adorée,

Je m’élançais dans la nuit du tombeau.

Sémiramis, la Folle, Desdémone,

Fantômes vains qu’anima ta chaleur,

Créations dont l’essaim t’environne,

lui traits de feu sont fixés dans mon cœur.

Plus d’une fois leur image vivante,

Me transportant clans un monde enchanté,

Arrachera mon âme languissante

Aux froids tableaux de la réalité !

Mais désormais je fuis loin du théâtre

Où mes regrets t’appelleraient en vain.

Je ne veux pas qu’à mon œil idolâtre

Soit profané ton cothurne divin.

Malheur à qui t’admira la première !

Nulle après toi ne charmera ses yeux :

Eh ! quel breuvage ici-bas pourrait plaire,

Quand on a bu dans la coupe des dieux ?