Agonie de moine

By Émile Verhaeren

Written 1885-01-01 - 1885-01-01

Faites miséricorde au vieux moine qui meurt,

Et recevez son âme entre vos mains, Seigneur.

Quand ses maux lui crieront que sa vie en ce monde

A fini de creuser son ornière profonde ;

Quand ces regards vitreux, obscurcis et troublés,

Enverront leurs adieux vers les cieux étoilés ;

Quand se rencontrera dans les affres des fièvres,

Une dernière fois, votre nom sur ses lèvres ;

Quand il s’affaissera pâle, brisé d’effort,

La chair épouvantée à l’aspect de la mort ;

Quand, l’esprit obscurci du travail des ténèbres,

Il cherchera la croix avec des mains funèbres ;

Quand on recouvrira de cendres son front ras

Et que pour bien mourir on croisera ses bras ;

Quand on lui donnera pour suprême amnistie,

Pour lampe de voyage et pour soleil l’hostie ;

Quand les cierges veillants pâliront de lueurs

Son visage lavé des dernières sueurs ;

Quand on abaissera sa tombante paupière,

À toute éternité, sur son lobe de pierre ;

Quand, raides et séchés, ses membres verdiront,

Et que les premiers vers en ses flancs germeront ;

Quand on le descendra, sitôt la nuit tombée,

Parmi les anciens morts qui dorment sous l’herbée ;

Quand l’oubli prompt sera sur sa fosse agrafé,

Comme un fermoir de fer sur un livre étouffé :

Faites miséricorde à son humble mémoire,

Seigneur, et que son âme ait place en votre gloire !