Agrigente

By Anna Noailles

Written 1913-01-01 - 1913-01-01

Le ciel est chaud, le vent est mou ;

Quel silence dans Agrigente !

Un temple roux, sur le sol roux

Met son reflet comme une tente…

Les oiseaux chantent dans les airs ;

Le soleil ravage la plaine ;

Je vois, au bout de ce désert,

L'indolente mer africaine.

Brusquement un cri triste et fort

Perce l'air intact et sans vie ;

La voix qui dit que Pan est mort

M'a-t-elle jusqu'ici suivie ?

Et puis l'air retombe ; la mer

Frappe la rive comme un socle ;

Tout dort. Un fanal rouge et vert

S'allume au vieux port Empédocle.

L'ombre vient, par calmes remous.

Dans l'éther pur et pathétique

Les astres installent d'un coup

Leur brasillante arithmétique !

— Soudain, sous mon balcon branlant,

J'entends des moissonneurs, des filles

Défricher un champ de blé blanc,

Qui gicle au contact des faucilles ;

Et leur fièvre, leur sèche ardeur,

Leur clameur nocturne et païenne

Imitent, dans l'air plein d'odeurs,

Le cri des nuits éleusiennes !

Un pâtre, sur un lourd mulet,

Monte la côte tortueuse ;

Sa chanson lascive accolait

La noble nuit silencieuse ;

Dans les lis, lourds de pollen brun,

Le bêlement mélancolique

D'une chèvre, ivre de parfums,

Semble une flûte bucolique.

— Donc, je vous vois, cité des dieux,

Lampe d'argile consumée,

Agrigente au nom spacieux,

Vous que Pindare a tant aimée !

Porteuse d'un songe éternel,

O compagne de Pythagore !

C'est vous cette ruche sans miel,

Cette éparse et gisante amphore !

C'est vous ces enclos d'amandiers,

Ce sol dur que les bœufs gravissent,

Ce désert de sèches mélisses,

Où mon âme vient mendier.

Ah ! quelle indigente agonie !

Et l'on comprendrait mon émoi,

Si l'on savait ce qu'est pour moi

Un peu de l'Hellade infinie ;

Car, sur ce rivage humble et long,

Dans ce calme et morne désastre,

Le vent des flûtes d'Apollon

Passe entre mon cœur et les astres !