Ainsi je parlerai…

By Renée Vivien

Written 1906-01-01 - 1906-01-01

Si le Seigneur penchait son front sur mon trépas,

Je lui dirais : « O Christ, je ne te connais pas.

« Seigneur, ta stricte loi ne fut jamais la mienne,

Et je vécus ainsi qu’une simple païenne.

« Vois l’ingénuité de mon cœur pauvre et nu.

Je ne te connais point. Je ne t’ai point connu.

« J’ai passé comme l’eau, j’ai fui comme le sable.

Si j’ai péché, jamais je ne fus responsable.

« Le monde était autour de moi, tel un jardin.

Je buvais l’aube claire et le soir cristallin.

« Le soleil me ceignit de ses plus vives flammes,

Et l’amour m’inclina vers la beauté des femmes.

« Le ciel, d’un bleu velours, s’étalait comme un dais…

Une vierge parut sur mon seuil. J’attendais.

« La nuit tomba… Puis le matin nous a surprises

Maussadement, de ses maussades lueurs grises.

« Et dans mes bras qui la pressaient, elle a dormi

Ainsi que dort l’amante aux bras de son ami.

« Depuis lors, j’ai vécu dans le trouble d’un rêve,

Toute une éternité dans la minute brève.

« Elle était belle, avec des yeux glauques et froids,

Et j’aimai cette femme, au mépris de tes lois.

« Comme je ne cherchais que l’amour, obsédée

Par un regard, les gens de bien m’ont lapidée.

« Ceux-là qui s’indignaient de voir mon front serein

Espéraient me courber sous leur pesant dédain.

« Mais, comme je naquis douloureusement fière,

J’ai méprisé ceux-là qui me jetaient la pierre.

« Et je n’écoutai plus que la voix que j’aimais,

Ayant compris que nul ne comprendrait jamais…

« Déjà la nuit approche, et mon nom périssable

S’efface, tel un mot qu’on écrit sur le sable.

« Le couchant a jailli comme un vin du pressoir…

Nul ne murmurera mes strophes, vers le soir.

« Et maintenant, Seigneur, juge-moi. Car nous sommes

Face à face, devant le silence des hommes.

« Autant que doux, l’amour me fut jadis amer.

Et je n’ai mérité ni le ciel ni l’enfer.

« J’écouterais très mal les cantiques des anges,

Pour avoir entendu jadis des chants étranges,

« Les chants de ce Lesbos dont les cœurs se sont tus…

Et je ne saurais point célébrer tes vertus.

« Je n’ai jamais tenté de révolte farouche :

Le baiser fut le seul blasphème de ma bouche.

« Laisse-moi, me hâtant vers le soir bienvenu,

Rejoindre celles-là qui ne t’ont point connu…

« J’irai, loin du troupeau de tes chastes fidèles,

Me souvenir, parmi les chemins d’asphodèles,

« Et là, parlant d’amour à celle que je vis

Si blonde, et qui charma longtemps mes yeux ravis,

« J’apprendrai que les lys sont plus beaux que les roses,

Et que le chant a moins d’infini que les pauses…

« Les yeux emplis encor du soleil trépassé,

Nous considérerons notre brûlant passé.

« Psappha, les doigts errants sur la lyre endormie,

S’étonnera de la beauté de mon amie,

« Et la vierge de mon désir, pareille aux lys,

Lui semblera plus blanche et plus souple qu’Atthis.

« Psappha nous jettera, de sa fervente haleine,

Les odes dont les sons charmèrent Mytilène.

« Et nous préparerons les fleurs et le flambeau,

Nous qui l’avons aimée en un siècle moins beau.

« Psappha nous versera, parmi l’or et les soies

Des couches molles, le nektar mêlé de joies.

« Elle nous montrera, dans un sourire clair,

Le verger lesbien qui s’ouvre sur la mer,

« Le doux verger plein de cigales, d’où s’échappe.

Vibrant comme une voix, le parfum de la grappe.

« Nos robes ondoieront parmi les blancs péplos…

Dika, Timas, Atthis, Éranna de Télos…

« Nous verrons les seins nus d’une prêtresse brune

Qui mènera les chœurs dansants au clair de lune…

« O Christ que l’on redoute à l’heure du trépas,

Je ne t’ai point connu. Je ne te connais pas.

« Je te l’ai dit : je fus une simple païenne.

Laisse-moi me hâter vers la douceur ancienne,

« Et, puisque enfin l’instant de ma mort est venu,

Retrouver celles-là qui ne t’ont point connu. »