Aliment de houille

By Raoul Ponchon

Written 1920-01-01 - 1920-01-01

Ô Carême ! du haut du Ciel,

Ta demeure dernière,

Brillat-Savarin ! toi, Vatel !

Et vous aussi, mon colonel,

Grimod de la Reynière ;

Vous tous, fins gourmets, nos aïeux,

À la gueule friande !

Que pensez-vous de ce houilleux

Aliment, tant plus merveilleux

Qu’il rappelle la viande ?

Et d’aucuns s’en vont proclamant

Ta faillite, ô Science !

En leur stupide aveuglement,

Quand c’est d’aujourd’hui seulement

Que ton règne commence !

Quoi qu’il en soit, si le charbon

Devient, dans la marmite,

Un régal infiniment bon,

Demain, les mines de jambon

Ne seront plus un mythe…

Avant tout cet aliment doit

Être une économie

Pour les petites gens. Sans quoi,

On se demanderait pourquoi

Cette absurde chimie ?

Il faut qu’en son humble foyer,

Un pauvre diable puisse

D’un peu de houille festoyer,

Sans en avoir guère à payer

Que le sel et l’épice.

Mais si cette houille prévaut,

En tant que comestible,

Sur les bœufs, les moutons, les veaux

Elle atteindra des prix nouveaux,

En tant que combustible ?…

Cependant que moutons et bœufs

Encombreront la Sphère,

Pulluleront es prés herbeux,

Si bien que nos petits-neveux

Ne sauront plus qu’en faire.

Dans ce cas-là, qu’adviendra-t-il ?…

De toutes ces pécores ?

Eh bien, un chimiste subtil

Viendra, de chez nous, du Brésil…

Ou de Bochie encore,

Qui traitera, dans son humour,

Son confrère d’andouille,

Et qui, par un juste retour,

De ces bœufs et veaux, à son tour,

Extraira de la houille !