Alliance franco-russe

By Raoul Ponchon

Written 1920-01-01 - 1920-01-01

Étant à la table d’hôte

D’un hôtel très fréquenté

Sur je ne sais quelle côte

Où l’on se baigne l’été,

Ma surprise fut extrême

Quand, tout de suite, je vis

Que beaucoup mieux que moi même

Mes voisins étaient servis.

Un sinistre majordome

Leur passait les fins morceaux,

Tandis que ce diable d’homme

Me refilait tous les os.

Si j’attrapais quelque miette,

Ce n’est qu’en catimini.

Mais il prenait mon assiette,

Avant que j’eusse fini.

Je pensais : c’est un usage

Qui ne m’était pas connu,

De faire mauvais visage

Au dernier client venu.

On veut peut-être, ô mystère !

Devant que de l’accueillir,

Lui tâter le caractère,

Le laisser un peu vieillir.

Je n’y prêtai, je dois dire,

Davantage attention,

Étant plus enclin à rire,

En pareille occasion.

Plus tard, quand je dus inscrire,

Au livre des voyageurs,

Mon nom de très pauvre sire,

Je demeurai tout songeur :

Avec une véritable

Stupéfaction j’appris

Que tous mes voisins de table

Étaient des clients — de prix,

Des seigneurs considérables,

Des dames du plus haut rang,

Pour lesquels sont misérables

Deux cent mille francs par an.

Fallait, pour que je le crusse,

Que je le lusse, vraiment,

Et tout ce monde était Russe,

Comme on ne l’est seulement

Qu’en France. Et tous étaient princes,

Pour le moins, nés Troubetzkoï,

Et possédant des provinces.

Tous ! jusques au moindre « boy ».

Ma foi ! qu’à cela ne tienne.

Que s’il faut pour vivre ici

Être un Troubetzkoï, pardienne !

Troubetzkoïsons-nous y.

Et sur le susdit registre,

Sans hésiter, sans émoi,

À mon nom si terne et bistre

J’ajoutai : né Troubetzkoi.

De ce jour, à table d’hôte,

On fut plein d’égards pour moi,

Puisque j’étais de la côte

De l’illustre Troubetzkoi.