Ancilla

By Robert Montesquiou

Written 1896-01-01 - 1896-01-01

Hélas ! que j'ai trouvé tristes, et solennelles,

Devant nos vains soupirs, devant notre effort vain,

Les heures qui, pour moi, sonnaient, avec ta fin,

L'irrémissible fin des choses maternelles !

O pauvre Marguerite, ô la chère servante,

Esprit si magnanime et cœur si simple ! adieu !

Toi qui dans ce bas monde étais assez savante,

Parmi les hommes, douce, et droite devant Dieu.

Pas un détour lointain, de ma vie enfantine,

Où ton regard ne luise en mon frêle univers ;

Car tu fus celle que l'existence destine

A dispenser la joie en gardant les revers.

Oh ! si tu m'as aimé de cette bonté tendre,

Toi dont je clos les yeux en ce cruel départ,

C'est que des yeux, par toi fermés, t'ont fait entendre

Le testament muet du maternel regard.

Comme tu l'as remplie en mère, cette tâche

De mère, — ce mandat, comme tu l'as rempli !

Et comme tu le vas restituer, sans tache,

Ainsi qu'à Dieu tu rends ton âme, sans un pli.

Telle, dès ton jeune âge incertain de sa route,

Tu greffas sur le nôtre un destin isolé,

O toi, dont la richesse, à cette heure, était toute

Un écheveau de fil par l'aïeule filé.

Donc, ce que l'on soutient, en échange, ragrée ;

Donc, ce que l'on aida, pour l'aide se fait mûr ;

Et, du lierre accueilli, la maille enchevêtrée

Que le mur appuya, consolide le mur.

Cependant, loin du bruit, joyeuse ? — non, paisible,

Et, du présent terrestre, au céleste avenir,

Ainsi, se partageait ton royaume visible :

Quelques fleurs à soigner, quelque geste à finir.

Les fleurs : tu les aimais ! les faibles, les petites,

Surtout, je m'en souviens, pensée et réséda ;

Mais, dans ton frais oubli fermé de clématites,

Le mal vint te chercher encore, et t'obséda.

Quand tu vis qu'il fallait quitter cet humble songe,

Oh ! je souffre en comptant les douleurs de ton soir !

Car le goût du bonheur faiblement se prolonge

Et l'on voudrait toujours encore un peu surseoir.

Était-ce donc beaucoup demander, cette trêve

Dans cet abri modeste, à l'horizon borné,

Pour celle qui jamais n'a pu rêver son rêve

Sans le voir aussitôt ou maudit ou mort-né ?

Alors, ayant compris que c'est grâce impossible

Que fixer, un instant, ce qui fuit sans retour,

Docile, résolue à demeurer la cible,

Elle s'est renfermée en son rôle d'amour ;

Et, nous voyant moins forts qu'elle contre l'atteinte

Suprême, noblement, ferme, sans se leurrer,

Elle nous exhortait d'une parole éteinte

Qui demandait pardon de nous faire pleurer.

O bonne, ô sainte, ô juste, ô chère, ô digne femme !

Toi qui tenais la clef de mes pensers meilleurs,

Toi qui ne pouvais croire à rien qui fut un blâme,

Quand tu meurs, ô vertu, je m'explique mes pleurs.

La résignation de ton lent sacrifice

Redescendra sur nous en vive charité ;

Que ce soit donc ta gloire et le nouveau service

Qui par ton dévouement te sera mérité.

Si jamais, dans la nuit épaisse où tu m'oublies,

J'ébauche quelque bien au hasard de mes pas,

De ces mains, par la tienne, aux douceurs assouplies,

C'est que tu les conduis encore de là-bas !

Hélas ! que j'ai trouvé tristes et solennelles.

Devant nos vains soupirs, devant notre effort vain,

Les heures qui, pour moi, sonnaient, avec ta fin,

L'irrémissible fin des choses maternelles.