Apparition
Written 1884-01-01 - 1884-01-01
Les yeux modestement baissés comme Mignon,
Une grenade en fleur dans son rouge chignon.
Le pied cambré, la taille onduleuse et mouvante,
La mantille serrée autour du corps, savante
A marcher, à frôler, vive comme un oiseau,
Le passant immobile et pris dans son réseau,
La novia suivait le chemin de l’église :
A dix pas en arrière, escortant sa promise,
Respectueux et fier comme un campéador.
Jarret tendu, couvant du regard son trésor,
Le manteau rejeté sur l’épaule, en bravache,
Soupçonneux, inquiet, mine d’aigle à moustache,
Le novio suivait sa novia :
J’allai
Me cacher dans un coin, et là, je contemplai.
Pour la première fois, — souvenir qui m’affole !
Comme les amans font l’amour, à l’espagnole :
La novia s’assit d’abord sur le talon
Dans la nef, et sa robe à l’entour fait ballon ;
Sur le flanc inclinée elle joue, elle avance
Son beau corps, — tel un lys que le zéphyr balance.
Et jette à son promis un long regard brûlant
Qu’on lui renvoie avec un soin tout vigilant.
Ils n’en sont pas à l'Introït… et leur cœur vole
De l’un à l’autre, sans musique ni parole :
Je vois sous les froufrous pressés de l’éventail
Un doigt blanc appuyer aux lèvres de corail
Et s’envoler :
Amour, dominateur du monde.
Ton règne ne doit pas dans une nuit profonde
S’éteindre de longtemps. Les autres dieux sont morts ;
Toi, tu vivras toujours, j’atteste les transports
De ces amans épris d’une ardeur tout antique.
Sous tes yeux bienveillans. Église catholique.
Qui sais, dans ces pays favorisés du ciel,
Que succomber est doux et péché véniel.