Après la bataille
By Marie Jenna
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
Si je pouvais enfin me lever !… vain effort !
Ah ! ce qu'ils m'ont mis là, je le sens, c'est la mort.
Au cœur un poids m'étouffe et la fière m'altère…
Viendront-ils ?… Comme elle est dure et froide, la terre !
Au loin le canon gronde… oh ! qu'ont-ils fait là-bas !
Ils sont vainqueurs peut-être… et je ne le sais pas !
Le vent qui traverse la plaine
A du poison dans son haleine,
Et du fond de l'immense arène
Montent des plaintes et des cris.
Sur le sol gisent les débris
D'un gigantesque sacrifice.
Ah ! quel souffle a passé dans l'air ?
Du Seigneur est-ce la justice ?
Est-ce la haine de l'enfer ?
Que je souffre, mon Dieu ! mon sein brûle… Oh ! la guerre !
Quoi ! mourir sans secours ! mourir ici ! ma mère !…
Tu partirais, je crois, sans attendre un instant,
Mère, si tu savais qu'il est là, ton enfant.
Restons, car on souffre où nous sommes.
O lieu funeste, horrible champ !
Ses moissons sont des membres d'hommes
Et son fleuve coule du sang.
Des frissons, des luttes étranges
Au fond s'agitent par instant,
Et la sérénité des anges
Se troublerait en le voyant.
Oh ! tu me guérirais ! que n'as-tu pu me suivre ?
Mourir à vingt-cinq ans ! j'aurais tant voulu vivre !
Vous qui par charité relevez les mourants,
Emportez-moi… je souffre… est-ce vous que j'entends ?
Descendons, soulageons leur peine,
Faisons monter tous les soupirs.
De ces mourants brisons la chaîne ;
Sous les monceaux de chair humaine
Cherchons les âmes des martyrs !
Un peu d'eau… j'ai bien soif ! un lit.… tout m'abandonne.
Il faut mourir ici… Mourir !… ô mon Yvonne !
Sur le bord du chemin tu m'attendras longtemps…
Et nous aurions été dans cinq mois si contents !
L'autre jour en tremblant tu soulevais mes armes…
Ah ! tes yeux, tes beaux yeux en verseront des larmes,
Quand tu verras mon nom dans la liste des morts.
On nous a vus partir si braves et si forts !
Si la félicité passée
Pouvait lui faire illusion !
Berçons un instant sa pensée
D'une lointaine vision.
O ma lande fleurie, ô mes champs, mon village !
Jardin que j'ai planté plein de fleurs et d'ombrage,
Mes bœufs et mes brebis… ô le repas du soir,
Quand après la fatigue il fait si bon s'asseoir !
Les récits du foyer, les cloches du dimanche,
Dans l'église aux grands jours Yvonne en robe blanche,
Les compagnons joyeux… et ma petite sœur
Qui d'un coquelicot me fit la croix d'honneur !
Ma vie eût été belle, et la voilà finie.
Cloches de mon pays, sonnez mon agonie…
Du grand sommeil il va dormir,
A vous, Jésus, faites qu'il pense,
Et que la céleste espérance
Le console enfin de mourir.
Mon Dieu qui me voyez, mon seigneur et mon maître,
A votre jugement bientôt je vais paraître,
Et je vous oubliais quand je n'ai plus que vous.
Hélas ! j'ai tant péché ! mais vous m'avez absous.
Ouvrez-moi votre sein… Je meurs pour ma patrie !
Ma mère brûle un cierge à la vierge Marie ;
La médaille d' Yvonne, elle est là… sur mon cœur.
Mêlez mon sang qui coule au sang de mon Sauveur.
Jéhovah ! Dieu de la victoire,
De la force unique soutien,
Vous aviez couronné de gloire
Votre royaume très-chrétien.
Son bras puissant, son âme fière
Étaient soumis a votre loi,
Et des anges l'armée entière
Aux cieux s'inclinait devant moi.
Oh ! la France, qu'elle était belle,
Parcourant la rive infidèle
Ainsi qu'un lion qui bondit !
Semant sur les plages lointaines
Son or et le sang de ses veines
Pour le tombeau de Jésus-Christ !
Puis, à l'heure de la prière,
Humble et douce comme un enfant,
Inclinant sur l'auguste Pierre
Son front blessé mais triomphant.
Par saint Louis je vous implore !
Mon Dieu, qu'elle était belle encore
Quand, se levant de ses douleurs,
Et mettant son vainqueur en fuite,
Elle s'élançait à la suite
De la vierge de Vaucouleurs !
Par Jeanne d'Arc, pitié pour elle !
Oh ! la France, qu'elle était belle
Lorsque dans sa fidélité,
Défiant Pilate et Caïphe,
De Rome et de son roi-pontife
Elle abritait la majesté !
Jéhovah, Dieu de la victoire,
De la force unique soutien,
Vous aviez couronné de gloire
Votre royaume très-chrétien.
Son bras puissant, son âme fière
Étaient soumis à votre loi,
Et des anges l'armée entière
Aux cieux s'inclinait devant moi.
Où suis-je ?… Ah ! l'ennemi… le tambour… il s'avance !
Présent, mon général ! marchons ! vive la France !
Je me lève… attendez… Guillaume, gare à toi !
Attendez je ne puis… qui me tient ?… laissez-moi !
Mais non ! je vais mourir et c'est Dieu qui m'appelle.
Mes amis, vous prierez pour moi dans la chapelle.
Je ne vous verrai plus… ma mère… Yvonne… adieu !
Là-haut mon heure sonne, et me voici, mon Dieu !
Oui, Dieu l'appelle… en sa présence
Le vaincu monte glorieux.
Que dans l'éternelle balance
Où le Ciel a pesé la France
Soit versé ce sang généreux.
Et pour qu'un rayon salutaire
La prépare à son triste sort,
Allons dire à la pauvre mère
Que peut-être son fils est mort.