Après l'écroulement de l'homme

By Victor Hugo

Written 1893-01-01 - 1893-01-01

Pour venger le passé, pour sauver l'avenir,

O peuple, j'ai senti que je devais punir

Un homme, et qu'il fallait châtier une tête ;

Et moi, qui dans ma serre ai porté la tempête,

Quand la Justice au front redoutable et sacré

M'a dit : Foudroie, ami ! j'ai dit Je le ferai.

Soit. Car ce ne sont pas les aigles, d'ordinaire,

Qui refusent de prendre en leur griffe un tonnerre.

Et j'ai lutté. Ce maître était là sous son dais ;

Et je le combattais, et je le regardais ;

Il avait tout pour lui, du Volga jusqu'au Tibre,

Tout, l'Allemagne esclave et l'Angleterre libre ;

Je lui faisais la guerre à travers cette paix ;

Et la foule, à ses pieds, tandis que je frappais,

S'étonnait que quelqu'un osât rester honnête ;

L'ignominie était devenue une fête ;

Moi, seul au bord des mers, banni, haï de tous,

D'autant plus indigné qu'il était plus absous,

O Guernesey, debout sur tes fières collines,

Je lui jetais d'en haut des feuilles sibyllines ;

Les vents les lui portaient, ombre, nuage, affront ;

Et lorsqu'elles passaient au-dessus de son front,

Il en sortait un vers ressemblant à la foudre.

Mais maintenant que l'homme infâme est dans la poudre,

Qu'il est à terre, affreux, gisant, et que je vois

Son nom faire partout frémir toutes les voix,

Et les passants marcher sur César misérable,

Fais place, âpre justice, au pardon vénérable,

Ou du moins, si c'est trop de pardonner, permets

Que ma colère en feu reste sur les sommets,

Et ne descende pas à frapper ce cadavre.

Laisse-moi me tourner vers tout ce qui me navre,

Vers ceux qui maintenant sont puissants, et qui font

Pencher la France au bord de la chute sans fond.

Je lutte, ô Vérité, mais jamais je n'accable.

Le cœur persévérant n'est point l'âme implacable.

L'écrasement de qui n'est plus est puéril.

Le tort ne suffit pas, il me faut le péril.

Pour ceux-là seulement mon courroux est tenace

Qui dans la main ont l'arme et dans l'œil la menace,

Et dans mon dédain calme et pensif j'engloutis

Les monstres, s'ils sont morts, ou bien s'ils sont petits.

La foudre veut un but, et se trouve inutile

Sur l'hydre inanimée ou l'acarus reptile,

Et le noir justicier, sur les cimes frappant,

Laisse vivre le ver et pourrir le serpent.