Après une lecture décevante

By Henriette Hervé

Written 1925-01-01 - 1925-01-01

Poète ce n'est pas ainsi

Qu'il faut parler ! Je souffre !… As-tu de frais dictames

Pour des brûlures sans merci ?

As-tu de généreuses flammes

Qui pourraient attiser un bûcher sans éclat

Où fument les lambeaux d'un cœur ardent mais las ?

Choisis ! Je veux que tu ' me berces,

Comme un enfant, à des chants sans réalité,

Ou bien, qu'ivre par toi, je sache m'exalter

Du mal même qui me transperce !

Puisque tu n'avais que des mots

Pour calmer mes douleurs et pour panser mes plaies,

Il fallait choisir les plus beaux !

Peu m'importe qu'elle soit vraie

La chanson dont le rythme enchantera mon cœur,

Et dont je redirai l'émouvante langueur

En assonances délicates !

Ses stances couvriront de leurs accords parfaits

Les discordances de la vie… Un cri se tait

Quand l'écho de la rime éclate !

Pour mieux étouffer mes regrets

Je voudrais un récit de courts bonheurs sans causes,

Poète ! où tu rappellerais

Tout simplement de simples choses

Une aubépine en fleur sous un soleil d'avril,

L'horizon limité par le souple profil

De ces collines ondulées,

Un orgue dans la rue, un jour à son déclin,

Une fumée en l'air, et d'un balcon voisin

L'odeur d'un pot de giroflées…

Puis tu mènerais mon chagrin,

Aux heures où la terre et le ciel s'incendient,

Dans l'ombre et la paix d'un jardin

Où chanterait la mélodie

De la colombe gémissante et du jet d'eau ;

Tu dirais un mur blanc, deux cyprès en fuseaux…

…Je vois un portique céleste…

Et ton verbe, embaumé par des fleurs d'oranger,

Décrivant les arceaux d'un kiosque léger,

Prendrait la grâce de leur geste !

Tu pourrais ainsi dérouler

Du jour et de la nuit la tranquille épopée.

Mais si, parmi les champs de blé,

Tu fais danser quelques Napées,

Ah ! ne vois que l'harmonieuse volupté

Des beaux corps ondoyants sous le soleil d'été !

Je ne voudrais t'entendre dire

Ni le charme que jette un regard d'abandon,

Ni l'attrait d'une voix, ni, sous des cheveux blonds,

L'énigme d'un tendre sourire…

Et si tu veux parler enfin

De l'amour où les cœurs se révèlent eux-mêmes,

Du grand amour que nul n'atteint,

Puisque dans cet effort suprême

Et pour toucher le but, ne fût-ce qu'un instant,

Il faut unir deux pas dans un unique élan,

Deux gestes dans une riposte,

Et que de satisfaire à son propre désir

C'est le sacrifier et c'est l'anéantir

Dans un mutuel holocauste

Alors, poète ! par pitié,

Peins-le tel qu'il n'est pas, mais bien tel qu'on le rêve !

Donne à des mots extasiés

La réponse qui les achève !

Parlant d'Erôs, omets les silences cruels

Qui suivent de si près le chant de son appel !

Farde son front de couleurs fraîches,

Pose un bandeau d'azur sur ses deux yeux crevés !

Fais-moi croire au mensonge et fais-moi retrouver

Les rémiges d'or de ses flèches !

Mais j'aimerais encore mieux

Ne plus me souvenir et m'enfuir dans un rêve

Où naîtrait. l'espoir merveilleux

Débordant de nouvelles sèves !

Fais-moi voir, dans le frais silence du matin,

Quand vient jouer le vent des espaces sans fin

Parmi les fleurs et l'herbe verte,

L'envol d'une chimère !… Emporte-nous au jeu

De ses replis tout ocellés d'ambre et de feu

Et sur ses ailes large ouvertes !