Assassinat d’un parlementaire
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
Ils s’aimaient comme on s’aime au printemps de la vie.
« Notre sort, disaient-ils, sera digne d’envie. »
Ils possédaient la foi, l’adorable candeur,
Les saints transports, l’espoir, tous les bijoux du cœur.
Mais sur ce ciel d’azur un nuage se lève ;
Le soleil de l’amour s’obscurcit, le beau rêve,
Hélas ! s’évanouit, et la réalité
Les réveille et met fin à leur félicité.
François a demandé la main de sa Marie.
Riche, considéré, le père, avec furie,
A répondu : « Morbleu ! tu me prends pour un fou :
Ma fille a des écus, toi, tu n’as pas le sou.
Ici, de sa beauté chaque femme est jalouse,
Plus de vingt jeunes gens la voudraient pour épouse ;
Elle n’a qu’à choisir. Laisse-moi donc en paix :
Je le jure aujourd’hui, tu ne l’auras jamais ! »
François a répliqué : « Mais, pourtant, elle m’aime ! »
Puis il s’est retiré, défait, abattu, blême.
Le lendemain, à l’aube, il quittait pour toujours
Le village témoin de ses jeunes amours.
C’est quatorze ans plus tard. Un cataclysme immense
S’accomplit. L’étranger sur la terre de France,
Au nom d’un empereur par la grâce de Dieu,
Assassine, détruit, met tout à sang, à feu.
A ces envahisseurs chaque bourg, chaque ville,
Résiste vaillamment ; mais ils sont neuf cent mille !
Contre le nombre en vain se heurte la valeur
Du courageux Gaulois : le Teuton est vainqueur.
Pourpre est le ciel ; de sang la terre est imprégnée.
Les Germains sont joyeux, la bataille est gagnée.
Seuls, quelques bataillons, retranchés dans un fort,
Pendant toute la nuit se défendent encor.
Mais un matin, hélas ! près du vieux tricolore
Par les boulets troué, le commandant arbore
Le triste drapeau blanc. Dans le but d’arrêter
Une lutte inutile, il veut parlementer :
Un trompette à cheval, un jeune capitaine,
Bientôt, au petit trot, débouchent dans la plaine.
Arrivés à cent pas du vaste camp germain,
De nombreux coups de feu retentissent soudain.
Un cheval est tué : « C’est une erreur sans doute, »
Dit le brave officier en poursuivant sa route.
Quelques mètres plus loin, le trompette en plein corps
D’une balle est atteint. Le capitaine, alors,
Exaspéré, s’écrie en brandissant son sabre :
« Nous nous retrouverons, ô brigands de Calabre ! »
Puis il pique des deux. Mais, à proximité
Du fort, de son cheval il est précipité :
Au mépris de l’honneur et des lois de la guerre,
Les lâches ont tiré sur un parlementaire.
Depuis deux jours déjà le fort n’est plus français.
Les farouches vainqueurs célèbrent leur succès.
Pendant qu’à la débauche, à la joie ils se livrent,
Que les pieds dans le sang ils se gorgent, s’enivrent,
Les malheureux blessés, relégués dans des coins,
Souffrent la faim, la soif, meurent faute de soins.
Des docteurs étrangers, un soir, pourtant arrivent ;
Des sœurs de charité, des infirmiers les suivent.
Mais leurs efforts sont vains ! Hélas ! pour la plupart
De ces infortunés, ils sont venus trop tard.
Sur du fumier couché, dans un affreux délire,
Avec beaucoup de peine un officier respire.
Sa pâleur est extrême et son œil égaré.
Soudain — car jusqu’à l’os la sonde a pénétré —
Il jette un léger cri, se lève et dit : « Marie,
Adieu ! je vais mourir ! Adieu, chère patrie !
Vous aviez mon amour ! » — Une sœur à ces mots
Accourt, tombe à genoux, pousse d’amers sanglots.
Ce blessé moribond, déjà dans son suaire,
C’est le pauvre François, c’est le parlementaire ;
Et la femme qui pleure en regardant les Cieux,
C’est l’ange qui l’aurait ici-bas fait heureux.