Assez d'azur !

By Étienne Carjat

Written 1870-01-01 - 1870-01-01

O nature, mère superbe,

Créatrice du genre humain,

Qui recouvres de fleurs et d'herbe

Ton corps immense et souverain,

Dépouille aujourd'hui ta parure ;

Appelle à toi le vent d'hiver

Pour secouer ta chevelure

Des grands bois au feuillage vert !

Prends en pitié ta vieille Gaule,

La fauve et courageuse enfant

Qui mit sa griffe sur l'épaule

Du sénat romain triomphant !

Viens en notre aide, ô mâle aïeule

Qui souriais au roux Brennus ;

La France à son tour combat seule

Tous les bâtards d'Arminius ;

Voile pour eux, fière nourrice,

Le sein où nous avons dormis ;

Que ta mamelle se tarisse

Sous la lèvre de l'ennemi !

Que la pâle et maigre famine

Décime enfin ses rangs serrés !

Qu'elle emporte au loin la vermine

Qui s'attache à tes flancs sacrés !

Assez d'azur ! Qu'un noir nuage,

Lourd précurseur des châtiments,

Déchaine impétueux l'orage

Sur ce ramassis d'Allemands !

Que le tonnerre indigné gronde,

Foudroyant les casques germains !

Que le sang de la race blonde

Coule, écumant, dans nos chemins !

Que le Prussien stratégiste,

A travers les troncs éclaircis,

Ne puisse plus cacher sa piste

Et nous montre enfin ses fusils !

Qu'à l'horizon, sa ligne sombre

Apparaisse un jour en plein air,

Et notre plomb, riant du nombre,

Ira joyeux, fouiller sa chair.

Que sous ses pieds maudits s'effondre

le sol qu'il parcourt en vainqueur !

Que les canons qu'on vient de fondre

Lui crachent la mort en plein cœur !

Que la pluie à torrents ruisselle,

Gonflant les fleuves débordant,

Emportant Fritz et sa séquelle,

Moltke et Bismarck l'outrecuidant !

Que l'âcre bise par rafales

Glace leurs os sous leurs manteaux !

Que les uhlans sur leurs cavales

Gèlent la nuit sur nos coteaux !

Que la neige par avalanches

Les couvre d'un épais linceul,

Et que l'ogre aux moustaches blanches,

Pour compter les morts, reste seul !

Que ce peuple de géomètres,

Qui nous fait la guerre au compas,

S'il nous tue à neuf mille mètres,

A bout portant n'échappe pas !

Qu'il ose affronter nos murailles,

Ce vieux roi prudent et sensé ;

Nous lui ferons des funérailles

Dignes du sang qu'il a versé !