Attila

By Théodore Banville

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Lorsque sur le monde un barbare

Passe sanglant et triomphant,

Et que dans son orgueil bizarre

Il se complaît comme un enfant ;

Quand devant lui ses hordes viles

En hurlant ont rasé les tours

Et brûlé les maisons des villes

Et mis la nappe des vautours ;

Lorsque ces soldats en démence

Ont détruit les blés et le miel,

Et même jeté la semence

Au caprice des vents du ciel ;

Quand le ravageur fraternise

Avec la peste et l'Aquilon ;

Lorsqu'il dit : Ce peuple agonise

Et je le tiens sous mon talon !

Les vieillards et les jeunes femmes

Mourront, et les enfants aussi,

Pris dans mes filets et mes trames,

Parce que je le veux ainsi ;

Alors, au milieu du dédale

Des embûches et des trépas,

Apparaît devant le Vandale

Un être qu'il n'attendait pas !

Cet inconnu dans les fumées

Se dresse, et d'un souffle géant

Disperse les noires armées

Dans les abîmes du néant !

Quel est ce passant ? On l'ignore,

Et les peuples voient seulement

Qu'il porte sur son front l'aurore

Et dans ses yeux le firmament.

C'est un David à tête blonde,

Ayant l'enfantine rougeur

D'une vierge, et qui de sa fronde

Va lancer le caillou vengeur !

C'est Jeanne, la bonne Lorraine !

C'est quelqu'un dont l'éclair en feu

Respecte la tête sereine,

Et qui vient de la part de Dieu.

Mais, dis-tu, le cri des oracles

Depuis plus de mille ans s'est tu

Et c'en est fini des miracles !

O chasseur d'hommes, qu'en sais-tu ?

Ce Dieu des combats que tu vantes,

Parfois, indigné dans l'azur,

Pour outil de ses épouvantes

Suscite quelque pâtre obscur.

Il vient conduit par une étoile

Et vêtu de grossiers habits,

Couvert d'un bleu sayon de toile

Ou d'une toison de brebis ;

Et pour ce héros solitaire,

Lorsque le moment est venu,

Attila n'est qu'un ver de terre

Qu'il écrase de son pied nu !