Au bord du gouffre

By Félix Frank

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

APRÈS tant d’angoisse et d’horreurs,

Après ta honte immense,

Quel stigmate, ô France, et quels pleurs

Faut-il à ta démence ?

O corps meurtri, c’était assez

Que le fléau barbare

Vînt briser tes membres lassés,

Comme une lourde barre ;

Qu’un goujat sur ton front puissant

Mît sa rude semelle,

France, et qu’une source de sang

Jaillît de ta mamelle !

Tes plus héroïques enfants

Râlaient au bord des routes ;

Tu n’entendais aux quatre vents

Qu’un long bruit de déroutes.

Mais, tandis qu’on sonnait ton glas,

La Paix, noble ouvrière,

Pour te guérir ouvrait ses bras…

Qui donc lui crie : —Arrière ?

Voilà, pour mieux te mordre au sein,

Voilà que sur nos villes

S’abat le génie assassin

Des batailles civiles !

Est-ce là ce que vous rêviez

Pour victoires suprêmes,

Tristes frères, ô loups cerviers,

Qui vous frappez vous-mêmes ?

Le saint travail allait sortir

Du fond de nos détresses ;

Tu l’as perdu, Peuple martyr,

Comme tes forteresses !

Et l’Étranger — de son coin noir —

Dit, haussant les épaules,

Le cœur gonflé d’un sombre espoir :

« Coule, ô sève des Gaules !»

Ah ! vous dont l’ennemi commun

Voudrait tarir les veines,

Pour le Vandale et pour le Hun

Gardez toutes vos haines !

Rentrez, corbeaux, dans votre nuit,

Bourreaux, dans votre bouge !

La vie écumante s’enfuit :

Arrêtez ce flot rouge !

Sinon… Patrie, adieu ! Je vois,

Dans l’agonie amère,

Je vois une dernière fois

S’agiter, ô ma mère,

Tes membres nus et palpitants

Et traînés sur la claie ! —

La France est morte, ayant longtemps

Saigné par chaque plaie…

Morte ! — Le boucher sur l’étal

La vend et la dépèce,

Criant : « Voici le jour fatal :

Que chacun s’en repaisse !

« Que les peuples fassent leurs parts

De tout ce qui fut Elle…

Défendez-vous, lambeaux épars !

Salut, France immortelle !»

Que pourraient alors nos sanglots

Contre la meute infâme ?—

Avant que les destins soient clos,

Mets ta main sur ton âme !

Et, ramassant ton seul drapeau,

Bondis, libre, une et fière,

Comme aux grands jours de Mirabeau,

Le front dans la lumière !