Au ciel

By Edmond Rostand

Written 1893-01-01 - 1893-01-01

« Hé, là-bas ! » s'écria saint Pierre,

« Qui frappe à l'huis du Parasis ?

— Oh ! c'est l'âme d'un pauvre hère,

Mon bon Monsieur ! » que je lui dis.

— « Vous croyez qu'on entre peut-être

Ici comme dans un moulin ?

— Vous êtes si bon, mon doux maître »

Repris-je en faisant le câlin.

— « Taisez-vous ! On ne peut me plaire

Par des douceurs ni des cadeaux ;

C'était bon avec leur Cerbère

Qu'on prenait avec des gâteaux !

« Je suis un portier sans faiblesse.

Répondez : sur terre, là-bas,

Alliez-vous entendre la messe ?

— Pas souvent », lui dis-je tout bas.

— « On sait ce que cela veut dire,

Pas souvent ! Mais notre bon Dieu

Est partout. Cela peut suffire

De l'adorer hors du saint lieu.

« Lui faisiez-vous votre prière

En vous couchant ? — En me couchant ?

Je ne me souviens pas, saint Pierre.

Mais peut-être bien qu'en cherchant…

— « Hum !… enfin !… Et la bonne chère ?

— Je l'aimais assez… — Et le vin ?

— La bouteille aussi m'était chère.

— Bûtes-vous trop ? — Cela m'advint.

— « Mais vous viviez comme un infâme !

Et la vertu ?… — Dame ! j'aimais

Toujours une petite femme !

— Était-ce la même ? — Jamais !

« Que la dernière était jolie !

On s'en allait, sur les gazons,

Par les dimanches de folie,

On s'en allait… — C'est bien ! Gazons !

« Et vous avez encor l'audace

De me dire ça sous le nez ?

Pour vous nous n'avons pas de place :

Allez-vous-en chez les damnés !

« Oh ! là-bas on vous fera fête,

Monsieur le… Tiens, au fait, qu'avez-

Vous été sur terre ? — Poète.

Je faisais des vers, vous savez.

— « Hein ? Poète ?…» Alors, m'ouvrant vite :

— « Pourquoi, » fit-il d'un ton plus doux,

« Ne l'avoir pas dit tout de suite ?

Entrez donc ! Vous êtes chez vous. »