Au grand tonneau d'heidelberg

By Louis Bouilhet

Written 1869-01-01 - 1869-01-01

Monstre des temps homériques,

Dans les nôtres déclassé ;

Polyphème des barriques,

Dont l'oeil au ventre placé

Provoque avec assurance

‒ avortons d'un siècle obtus ‒

Nos tonneaux qui sont en France,

Étroits comme nos vertus !

Foudre géant, qu'à ta forme

On prendrait pour un vaisseau,

Du bon vin cercueil énorme

Dont je possède un morceau.

Je veux, plein d'un effroi vague,

Et m'agenouillant trois fois

‒ comme un dévot dans sa bague

Met un fragment de la croix ‒

Sur un reposoir gothique,

Dans un coffret de satin,

Enchâsser ton bois mystique,

Tiède aussi d'un sang divin !

Heidelberg !… par tes féeries,

Par tes gnomes familiers,

Par tes noires brasseries

Où chantent tes écoliers,

Par ton château, sous les nues

Debout comme un souvenir,

Au nom des splendeurs connues

Et des gloires à venir,

Puisse au loin, joyeux cratère,

Ton fût, sur tes monts planté,

Envahir toute la terre

Sous un flot de volupté !

Et puisse la paix féconde,

Comme dans un saint anneau,

Un jour enfermer le monde

Au cercle de ton tonneau !…