Au jardin de mai

By Lucie Delarue-Mardrus

Written 1918-01-01 - 1918-01-01

Le printemps, au jardin de mai, nous faisait fête,

Et nos pieds étaient prêts pour la course et le bond.

Des arbres entiers sentaient bon.

Nous en pensions perdre la tête.

Nous allions, nous tenant la main, comme deux sœurs,

Sans presque nous parler, à grands pas, bouche bée.

Une frêle pluie est tombée

Qui semblait parfumée aux fleurs.

Les marronniers illuminés, tout blancs, tout roses,

Portaient leurs fleurs ainsi que de légers flambeaux.

Des lilas étaient lourds et beaux.

Nous y fîmes de longues pauses.

L'herbe montait à l'arbre, et l'arbre descendait

A l'herbe ; et les gazons berçaient des ombres rondes.

Une branche basse pendait,

Offrant des corolles profondes.

Nous disions qu'on ne peut s'habituer jamais

Au printemps, cette histoire irréelle de fées.

Ivres, par vaux et par sommets,

Nous voulions vivre décoiffées.

Pour un poète vrai qui, passionnément,

Parcourt d'un pied léger la saison la plus belle,

C'est toujours un étonnement

Que la rencontre d'une ombelle.

C'est toujours une offrande, et c'est toujours un don

Qu'un nuage, un reflet, un rayon, un coin sombre,

Et c'est un trésor qu'un bourdon

Qui survole l'herbe, dans l'ombre.

Nos cœurs battaient de joie, ô printemps ! ô printemps !

Tout était bonne odeur, douce couleur, musique,

Jeunesse, allégresse physique.

‒ Mais nos fronts étaient mécontents.

Que fait-on quelque part, qu'invente-t-on d'horrible,

Dans le même moment qu'au sein du printemps clair

Le bourgeon le plus insensible

Cède à la caresse de l'air ?

La nature fleurit, bourdonne, encense, bouge ;

Partout brille, innocent, le paradis de mai ;

Le sol même espère et promet.

…Sauf aux lieux où la terre est rouge.

Un épouvantement barre chaque horizon.

Le monstre de la guerre est là, qui boit et mange.

A deux pas de notre maison,

La face de l'Europe change.

Du fond de l'avenir, au bruit sourd des canons,

Voici venir des temps qui ne sont plus les nôtres,

Notre époque sombre, avec d'autres,

Dans l'Histoire pleine de noms.

Mais le jardin en fleurs est plus fort que la guerre.

Tandis que tout s'en va, pourquoi fait-il si beau ?

Ce merle ne peut-il se taire

Pendant qu'on nous couche au tombeau ?

Nous mourons ! Nous mourons ! Mais le printemps embaume.

On tue au loin, mais les oiseaux sont triomphants.

Nous sommes ruine et fantôme,

Et nous nous sentons des enfants.