Au même

By Évariste Parny

Written 1775-01-01 - 1806-01-01

Ici ma main dérobe à l'oranger fleuri

Ces pommes dont l'éclat séduisit Atalante ;

Ici l'ananas plus chéri

Élève avec orgueil sa couronne brillante ;

De tous les fruits ensemble il réunit l'odeur.

Sur ce coteau l'atte pierreuse

Livre à mon appétit une crême flatteuse ;

La grenade plus loin s'entr'ouvre avec lenteur ;

La banane jaunit sons sa feuille élargie ;

La mangue me prépare une chair adoucie

Un miel solide et dur pend au haut du dattier ;

La pêche croît aussi sur ce lointain rivage ;

Et, plus propise encor, l'utile cocotier

Me prodigue à la fois le mets et le breuvage.

D'un côté mes yeux affligés

N'ont pour se reposer qu'un vaste amphithéâtre

De rochers escarpés que le temps a rongés ;

De rares abrisseaux, par les vents outragés,

Y croissent tristement sur la pierre rougeâtre,

Et des lataniers allongés

Y montrent loin à loin leur feuillage grisâtre.

Trouvant leur sûreté dans leur peu de valeur,

Là d'étiques perdreaux de leurs ailes bruyantes

Rasent impunément les herbes jaunissantes,

Et s'exposent sans crainte au canon du chasseur.

Du sommet des remparts dans les airs élancée,

La cascade à grand bruit précipite ses flots,

Et, roulant chez Thétis son onde courroucée,

Du Nègre infortuné renverse les travaux.

Ici, sous les confins des états de Neptune,

Où jour et nuit son épouse importune

Afflige les échos de longs mugissemens,

Du milieu des sables brûlans

Sortent quelques toits de feuillage ;

Rarement le Zéphir volage

Y rafraîchit l'air enflammé ;

Sous les feux du soleil le corps inanimé

Reste sans force et sans courage.

Quelquefois l'Aquilon bruyant,

Sur ses ailes portant l'orage,

S'élance du sombre orient ;

Dans ses antres l'onde profonde

S'émeut, s'enfle, mugit et gronde ;

Au loin sur la voûte des mers

On voit des montagnes liquides

S'élever, s'approcher, s'élancer dans les airs,

Retomber et courir sur les sables humides ;

Les flammes du volcan brillent dans le lointain :

L'Océan franchit ses entraves,

Inonde nos jardins, et porte dans nos caves

Des poissons étonnés de nager dans le vin.

Mais sur cet affligeant tableau,

Qu'à regret ma main continue,

Ami, n'arrêtons point la vue,

Et tirons un épais rideau ;

Dégageons mon âme oppressée

Sous le fardeau de ces ennuis :

Sur les ailes de la Pensée

Dirigeons mon vol à Paris,

Et revenons à la caserne,

Aux gens aimables, au Falerne,

A toi, le meilleur des amis,

A loi, qui du sein de la France

M'écris encor dans ces déserts,

Et que je vois bâiller d'avance

En lisant ma prose et mes vers.

Peut-être hélas ! dans ce moment,

Où ma plume trop paresseuse

Te griffonne rapidement

Une rime souvent douteuse,

Assiégeant un large pâté

D'Alsace, arrivé tout à l'heure,

Vous buvez frais à ma santé,

Qui pourtant n'en est pas meilleure.

D'une guirlande nouvelle

Ombragez vos jeunes fronts ;

Et qu'au milieu des flacons

Brille le myrte fidèle.

Qu'auprès d'un autel fleuri

Chacun d'une voix légère

Chante pour toute prière,

Regina potens Cypri ;

Puis venant à l'accolade

D'un ami ressuscité,

Par une triple rasade,

Vous salûrez ma santé.