Au Poète

By Anatole France

Written 1896-01-01 - 1896-01-01

Gautier, doux enchanteur à la parole fière,

Habile à susciter les contours précieux

Des apparitions qui flottaient dans tes yeux,

Tu fis avec bonté ton œuvre de lumière.

Le royal talisman, le prompt évocateur,

Le Verbe arma ta bouche abondante en images ;

Mieux que l’anneau mystique et la verge des Mages

La parole servit ton vouloir créateur.

La parole est divine et contient toutes choses.

Heureux qui, pour fixer son rêve intérieur,

Employa sans faillir la forme et la lueur

Dans le cristal des sons fatalement encloses !

Heureux qui fit couler, à flots, de son pressoir,

Comme un vin d’Engaddi, les mots dont on s’enivre,

Et qui, pour célébrer le triomphe de vivre,

De rhythmes parfumés remplit son encensoir.

Heureux qui, comme Adam, entre les quatre fleuves,

Sut nommer par leur nom les choses qu’il sut voir.

Et de qui l’écriture est un puissant miroir

Fidèle à les garder immortellement neuves !

Car après que cet homme a fini ses travaux,

Et que les belles mains dé la Tristesse calme

Ont posé fermement la couronne et la palme

Sur sa bière livrée aux lents et noirs chevaux,

Il vit épars en nous sur la terre chérie ;

Son essence, à nos yeux charmés, en songes clairs.

En chastes visions, dans la douceur des airs

Flotte, et l’heure présente en est toute fleurie.

Il se mêle, subtil, au jour que nous voyons

Et vient nous affranchir du temps et de l’espace ;

Un frisson glorieux saisit nos cœurs où passe

Son âme dispersée en ses créations.

Son souffle sibyllin autour de nous fait naître

Un astre enchanté, plein de suaves couleurs.

De parfums, de regards, de sourires, de pleurs,

Et multiplie en nous la joie immense d’être.

Que pour nous l’univers se baigne tout entier

Des effluves charmants de la pensée humaine !

Que sur tous les chemins où le destin nous mène

Tes apparitions se lèvent, ô Gautier !