Au roi de prusse

By François-Marie Arouet

Written 1775-01-01 - 1775-01-01

Est-ce aujourd'hui le jour le plus beau de ma vie ?

Ne me trompé-je point dans un espoir si doux ?

Vous régnez. Est-il vrai que la philosophie

Va régner avec vous ?

Fuyez loin de son trône, imposteurs fanatiques,

Vils tyrans des esprits, sombres persécuteurs,

Vous dont l'âme implacable et les mains frénétiques

Ont tramé tant d'horreurs.

Quoi ! je t'entends encore, absurde Calomnie !

C'est toi, monstre inhumain, c'est toi qui poursuivis

Et Descartes, et Bayle, et ce puissant génie

Successeur de Leibnitz.

Tu prenais sur l'autel un glaive qu'on révère,

Pour frapper saintement les plus sages humains.

Mon roi va te percer du fer que le vulgaire

Adorait dans tes mains.

Il te frappe, tu meurs ; il venge notre injure ;

La vérité renaît, l'erreur s'évanouit ;

La terre élève au ciel une voix libre et pure ;

Le ciel se réjouit.

Et vous, de Borgia détestables maximes,

Science d'être injuste à la faveur des lois,

Art d'opprimer la terre, art malheureux des crimes,

Qu'on nomme l'art des rois ;

Périssent à jamais vos leçons tyranniques !

Le crime est trop facile, il est trop dangereux.

Un esprit faible est fourbe ; et les grands politiques

Sont les cœurs généreux.

Ouvrons du monde entier les annales fidèles,

Voyons-y les tyrans, ils sont tous malheureux ;

Les foudres qu'ils portaient dans leurs mains criminelles

Sont retombés sur eux.

Ils sont morts dans l'opprobre, ils sont morts dans la rage ;

Mais Antonin, Trajan, Marc-Aurèle, Titus,

Ont eu des jours sereins, sans nuit et sans orage,

Purs comme leurs vertus.

Tout siècle eut ses guerriers ; tout peuple a dans la guerre

Signalé des exploits par le sage ignorés.

Cent rois que l'on méprise ont ravagé la terre :

Régnez, et l'éclairez.

On a vu trop longtemps l'orgueilleuse ignorance,

Écrasant sous ses pieds le mérite abattu,

Insulter aux talents, aux arts, à la science,

Autant qu'à la vertu.

Avec un ris moqueur, avec un ton de maître,

Un esclave de cour, enfant des Voluptés,

S'est écrié souvent : Est-on fait pour connaître ?

Est-il des vérités ?

Il n'en est point pour vous, âme stupide et fière ;

Absorbé dans la nuit, vous méprisez les cieux.

Le Salomon du Nord apporte la lumière ;

Barbare, ouvrez les yeux.