Au roi, pour m. fouquet

By Jean de La Fontaine

Written 1658-01-01 - 1694-01-01

Prince qui fais nos destinées,

Digne monarque des François,

Qui du Rhin jusqu'aux Pyrénées

Portes la crainte de tes lois,

Si le repentir de l'offense

Sert aux coupables de défense

Près d'un courage généreux,

Permets qu'Apollon t'importune,

Non pour les biens et la fortune,

Mais pour les jours d'un malheureux.

Ce triste objet de ta colère

N'a-t-il point encore effacé

Ce qui jadis t'a pu déplaire

Aux emplois où tu l'as placé ?

Depuis le moment qu'il soupire.

Deux fois l'hiver en ton empire

A ramené les aquilons ;

Et nos climats ont vu l'année

Deux fois de pampre couronnée

Enrichir coteaux et vallons.

Oronte seul, ta créature,

Languit dans un profond ennui ;

Et les bienfaits de la nature

Ne se répandent plus pour lui.

Tu peux d'un éclat de ta foudre

Achever de le mettre en poudre :

Mais si les dieux à ton pouvoir

Aucunes bornes n'ont prescrites,

Moins ta grandeur a de limites,

Plus ton courroux en doit avoir.

Réserve-le pour des rebelles :

Ou, si ton peuple t'est soumis,

Fais-en voler les étincelles

Chez tes superbes ennemis.

Déjà Vienne est irritée

De ta gloire aux astres montée ;

Ses monarques en sont jaloux :

Et Rome t'ouvre une carrière

Où ton cœur trouvera matière

D'exercer ce noble courroux.

Va-t'en punir l'orgueil du Tibre ;

Qu'il te souvienne que ses lois

N'ont jadis rien laissé de libre

Que le courage des Gaulois ;

Mais parmi nous sois débonnaire :

A cet empire si sévère

Tu ne te peux accoutumer,

Et ce seroit trop te contraindre :

Les étrangers te doivent craindre ;

Tes sujets te veulent aimer.

L'Amour est fils de la Clémence ;

La Clémence est fille des dieux :

Sans elle toute leur puissance

Ne seroit qu'un titre odieux.

Parmi les fruits de la victoire,

César, environné de gloire,

N'en trouva point dont la douceur

A celui-ci pût être égale ;

Non pas même aux champs où Pharsale

Lui donna le nom de vainqueur.

Je ne veux pas te mettre en compte

Le zèle ardent ni les travaux

En quoi tu te souviens qu'Oronte

Ne cédoit point à ses rivaux.

Sa passion pour ta personne,

Pour ta grandeur, pour ta couronne,

Quand le besoin s'est vu pressant,

A toujours été remarquable ;

Mais, si tu crois qu'il est coupable,

Il ne veut pas être innocent.

Laisse-lui donc pour toute grâce

Un bien qui ne lui peut durer,

Après avoir perdu la place

Que ton cœur lui fit espérer.

Accorde-nous les foibles restes

De ses jours tristes et funestes,

Jours qui se passent en soupirs.

Ainsi les tiens filés de soie

Puissent se voir comblés de joie,

Même au delà de tes désirs !