Au sommeil

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1830-01-01 - 1830-01-01

Image de la mort, effroi du tendre amour,

Sommeil, emporte au loin ce songe épouvantable !

La mort est dans l’adieu d’un ami véritable :

Ah ! ne m’avertis pas que l’on se quitte un jour !

Dans ton vol escorté de fantômes livides,

Va rendre, s’il se peut, la mémoire aux ingrats ;

Passe comme un miroir devant ces cœurs arides,

Et sous leurs traits hideux va leur tendre les bras !

Que l’avare, étendu dans son étroite couche,

Rêve une fausse clef près d’atteindre son or ;

Qu’il crie, et que sa voix meure au fond de sa bouche,

Et qu’un bras invisible entr’ouvre son trésor !

Qu’il entende compter ses richesses cachées ;

Que la lampe expirante y jette sa lueur ;

Paralyse ses mains sur lui-même attachées,

Et qu’il tremble, inondé d’une froide sueur !

Va tromper des tyrans les pâles sentinelles,

Fais circuler la crainte autour de leurs rideaux ,

Dissipe les grandeurs qu’ils croyaient éternelles,

Et de pavots sanglants épaissis leurs bandeaux !

Force de ce palais l’enceinte inaccessible ;

Ose annoncer la mort au cœur d’un mauvais roi ;

Ordonne à ce cœur insensible

D’être au moins sensible à l’effroi !

Montre-lui la vengeance implacable, dans l’ombre,

Sous les traits d’un esclave armé de tous ses fers.

Montre-lui le poignard au feu mourant et sombre

Des yeux qu’il fit pleurer : c’est le feu des enfers.

Que le beffroi s’ébranle, et tinte à son oreille

La fureur populaire et son nom abhorré ;

Que sa porte d’airain en tombant le réveille

Et qu’il ne puisse fuir par la peur égaré !

Mais laisse à l’amour pur des songes sans alarmes ;

Laisse au temps à dissoudre un nœud si doux, si fort.

Malheureux, quand l’amour daigne enchanter nos larmes,

On ne veut plus croire à la mort !