Au vallon de cherizy
By Victor Hugo
Written 1826-01-01 - 1826-01-01
Le voyageur s'assied sous votre ombre immobile,
Beau vallon ; triste et seul, il contemple en rêvant
L'oiseau qui fuit l'oiseau, l'eau que souille un reptile,
Et le jonc qu'agite le vent !
Hélas ! l'homme fuit l'homme ; et souvent avant l'âge
Dans un cœur noble et pur se glisse le malheur ;
Heureux l'humble roseau qu'alors un prompt orage
En passant brise dans sa fleur !
Cet orage, ô vallon, le voyageur l'implore.
Déjà las de sa course, il est bien loin encore
Du terme où ses maux vont finir ;
Il voit devant ses pas, seul pour se soutenir,
Aux rayons nébuleux de sa funèbre aurore,
Le grand désert de l'avenir !
De dégoûts en dégoûts il va traîner sa vie.
Que lui font ces faux biens qu'un faux orgueil envie ?
Il cherche un cœur fidèle, ami de ses douleurs ;
Mais en vain : nuls secours n'aplaniront sa voie,
Nul parmi les mortels ne rira de sa joie,
Nul ne pleurera de ses pleurs !
Son sort est l'abandon ; et sa vie isolée
Ressemble au noir cyprès qui croît dans la vallée.
Loin de lui, le lys vierge ouvre au jour son bouton ;
Et jamais, égayant son ombre malheureuse,
Une jeune vigne amoureuse
À ses sombres rameaux n'enlace un vert feston.
Avant de gravir la montagne,
Un moment au vallon le voyageur a fui.
Le silence du moins répond à son ennui.
Il est seul dans la foule : ici, douce compagne,
La solitude est avec lui !
Isolés comme lui, mais plus que lui tranquilles,
Arbres, gazons, riants asiles,
Sauvez ce malheureux du regard des humains !
Ruisseaux, livrez vos bords, ouvrez vos flots dociles
À ses pieds qu'a souillés la fange de leurs villes,
Et la poudre de leurs chemins !
Ah ! laissez-lui chanter, consolé sous vos ombres,
Ce long songe idéal de nos jours les plus sombres,
La vierge au front si pur, au sourire si beau !
Si pour l'hymen d'un jour c'est en vain qu'il l'appelle,
Laissez du moins rêver à son âme immortelle
L'éternel hymen du tombeau !
La terre ne tient point sa pensée asservie ;
Le bel espoir l'enlève au triste souvenir ;
Deux ombres désormais dominent sur sa vie :
L'une est dans le passé, l'autre dans l'avenir !
Oh ! dis, quand viendras-tu ? quel Dieu va te conduire,
Être charmant et doux, vers celui que tu plains ?
Astre ami, quand viendras-tu luire,
Comme un soleil nouveau, sur ses jours orphelins ?
Il ne t'obtiendra point, chère et noble conquête,
Au prix de ces vertus qu'il ne peut oublier ;
Il laisse au gré du vent le jonc courber sa tête ;
Il sera le grand chêne, et devant la tempête
Il saura rompre et non plier.
Elle approche, il la voit ; mais il la voit sans crainte.
Adieu, flots purs, berceaux épais,
Beau vallon où l'on trouve un écho pour sa plainte,
Bois heureux où l'on souffre en paix !
Heureux qui peut au sein du vallon solitaire,
Naître, vivre et mourir dans le champ paternel !
Il ne connaît rien de la terre,
Et ne voit jamais que le ciel !