Au vieux roscoff

By Tristan Corbière

Written 1873-01-01 - 1873-01-01

Trou de flibustiers, vieux nid

A corsaires ! — dans la tourmente,

Dors ton bon somme de granit

Sur tes caves que le flot hante…

Ronfle à la mer, ronfle à la brise ;

Ta corne dans la brume grise,

Ton pied marin dans les brisans…

— Dors : tu peux fermer ton œil borgne

Ouvert sur le large, et qui lorgne

Les Anglais, depuis trois cents ans.

— Dors, vieille coque bien ancrée ;

Les margats et les cormorans

Tes grands poètes d'ouragans

Viendront chanter à la marée…

— Dors, vieille fille-à-matelots ;

Plus ne te soûleront ces flots

Qui te faisaient une ceinture

Dorée, aux nuits rouges de vin,

De sang, de feu ! — Dors… Sur ton sein

L'or ne tondra plus en friture.

— Où sont les noms de tes amants…

— La mer et la gloire étaient folles ! —

Noms de lascars ! noms de géants !

Crachés des gueules d'espingoles…

Où battaient-ils, ces pavillons,

écharpant ton ciel en haillons !…

— Dors au ciel de plomb sur tes dunes…

Dors : plus ne viendront ricocher

Les boulets morts, sur ton clocher

Criblé — comme un prunier — de prunes…

— Dors : sous les noires cheminées,

écoute rêver tes enfants,

Mousses du quatre-vingt-dix ans,

épaves des belles années…

Il dort ton bon canon de fer,

A plat-ventre aussi dans sa souille,

Grêlé par les lunes d'hyver…

Il dort son lourd sommeil de rouille.

— Va : ronfle au vent, vieux ronfleur,

Tiens toujours ta gueule enragée

Braquée à l'Anglais !… et chargée

De maigre jonc-marin en fleur.