Aujourd'hui
Written 1876-01-01 - 1876-01-01
O clairs ruisseaux qui des collines
Avec des murmures coulez
A travers les prés déroulés
Devant vos ondes cristallines
Qui laissent, sous le ciel changeant,
Voir un sable d'or ou d'argent ;
Fraîches fontaines où se baigne
La lune aux tièdes nuits d'été,
Lorsque, dérobant sa beauté
Derrière un nuage, elle peigne
Ses beaux cheveux tombant à flots
Sur ses épaules et son dos ;
Grottes, forêts sombres et vertes,
Consolatrices des grands cœurs
Qui, fuyant les rires moqueurs,
Après tant de douleurs souffertes
Sous votre ombre ont été chercher
L'oubli du monde et se cacher ;
O sentiers déserts, pleins de roses,
Pleins de parfums et pleins d'oiseaux,
Brises chantant dans les roseaux,
Fleurs sauvages à peine écloses —
Tout ce que le riche univers
Porte en'germe de printemps verts,
Vous êtes à moi ! tous les charmes
Des magiciens d'autrefois
Me retiennent au fond des bois :
Vous êtes mon rire et mes larmes,
Et nos âmes ne font plus qu'un
Suave et mystique parfum.
A présent que mon âme est mêlée à la vôtre,
Nature dont j'entends les sanglots et les cris,
Que celui qui fut moi n'est plus pour moi qu'un autre,
De ceux qu'on a connus et que l'on a chéris ;
Que s'est évanouie au souffle des années
La forme en qui j'avais incarné mon amour,
Et qu'entre deux feuillets je retrouve fanées
Ces fleurs que, tant ému, je reçus d'elle un jour ;
A présent que vainqueur des misères du monde
Comme d'un cauchemar qui fuit à tout jamais,
J 'ai retrempé mon cœur dans une mer profonde
De force, de jeunesse et d'éternelle paix,
Que m'importe la mort ? A qui m'arrache-t-elle ?
Quels adieux, quels sanglots me briseront le cœur ?
Précipité d'un bond vers la vie immortelle,
Je lègue ma poussière à la nature en fleur !
Entre ses doigts puissants tout se métamorphose ;
Qu'elle fasse de moi tout ce qu'elle voudra !
Et transformé, mon être — oiseau, lumière ou rose —
Dans l'air rayonnera, volera, fleurira.