Auri sacra fames

By Alfred Essarts

Written 1851-01-01 - 1851-01-01

« — Nous partons dans huit jours… huit jours, quoi qu'il arrive.

Ainsi, mon cher Firmin, qui nous aime nous suive !

On m'écrit de là-bas que Vallombreuse est beau

Comme le Paradis. Il était un tombeau

Pour moi quand, vieux garçon, à la fin de l'automne

J'y traînais les ennuis d'un séjour monotone.

Maintenant, grâce à Dieu, j'y conduis triomphant

Mon adorable femme ou plutôt mon enfant :

Car pour moi, qui voudrais lui faire un sort prospère,

Je me juge bien moins son époux que son père.

A mon doigt de vieillard c'est un anneau brillant

Que je montre partout, heureux, fier et riant.

Je voudrais raconter au monde entier la joie

Qui jusqu'à le remplir dans mon cœur se déploie.

Tu ne saurais manquer à notre rendez-vous.

Tu viendras, n'est-ce pas ? Sur toi nous comptons tous. »

Firmin, les yeux baissés et le visage sombre,

Écoutait ce récit en pensant que d'une ombre

Le bonheur de l'époux était déjà voilé.

Le comte s'étonna de le voir si troublé.

« — Quelle raison, dit-il, cause l'incertitude

Que tu laisses paraître, et cette inquiétude

Qui depuis quelque temps se manifeste en toi ?

Jusqu'ici tous les ans tu partais avec moi

Pour Vallombreuse… Eh bien ! faut-il donc que je pense

Qu'il est de la rancune au fond de ton absence ? »

La pourpre colora le front de Paul.

« — Comment !

On pourrait m'accuser de ce vil sentiment !

S'écria-t-il ; j'aurais une âme si commune,

Et je pourrais nourrir une basse rancune !

Contre qui ?

— Mais… c'est clair… Personne n'a blâmé

Plus fortement que toi le nœud que j'ai formé.

— Je ne connaissais pas la comtesse Amélie.

Je savais qu'à l'amour souvent le deuil s'allie ;

Ne voyant que l'ami dans le futur époux,

Je devais, cher Monsieur, m'intéresser à vous,

Défendre le repos qui vous est nécessaire.

Mais si dans ce combat mon zèle fut sincère,

Il ne le fut pas moins, tout étant terminé.

La comtesse parut, et je fus fasciné ;

Car des perfections elle offre le modèle…

Mon amitié pour vous a rejailli sur elle.

— Ne te défends donc plus. Tu viendras, j'en suis sûr.

— Je ne vais pas où va votre baron Arthur.

— Ah ! voilà le grand mot… voilà notre sauvage !

Son esprit ombrageux repousse le partage.

Ne peut-on recevoir plusieurs amis chez soi ?

— A des dehors brillants ajouter trop de foi,

C'est faire à l'avenir large part de mécompte.

Vous ne me croyez pas ? Vous avez tort, cher comte.

— Ce jeune homme est gentil, toujours de belle humeur,

Gracieux, cavalier élégant, bon chanteur.

Il m'aidera fort bien dans mes devoirs de maître. »

Paul ne répliqua rien. Il en eût dit peut-être

Plus qu'il ne l'eût voulu.

« — Mon cher Paul, tu viendras. »

Celui-ci se disait : « — Non, non, je n'irai pas. »

Mais craignant d'affliger ce cœur plein de tendresse

Par un refus direct et sentant la rudesse,

Il pensa qu'il pourrait, vers le dernier moment,

Échapper par écrit à cet engagement.

Tony parut.

« — Monsieur, dit-il, votre notaire

Désire vous parler.

— Faut-il tant de mystère !

Qu'il entre.

— Je m'en vais, dit Firmin.

— Halte-là !

Tu n'as point accepté… Je tiens à t'avoir là. »

Monsieur Drouville entra. Son air était fort triste.

Paul se mit à l'écart en feuilletant l' Artiste,

Ce recueil élégant où tant de beaux esprits

Sèment depuis vingt ans des perles de grand prix.

L'accueil du général, accueil franc et sincère,

Rendit au visiteur la force nécessaire

Pour dire le motif qui l'avait amené.

« — Que je suis malheureux ! On me croit ruiné,

Dit-il ; la calomnie, arme perfide et lâche,

A voulu sur mon nom imprimer une tache.

On a semé des bruits indignes contre moi

Et des gens sont venus qui doutaient de ma foi !

On m'a redemandé des fonds considérables.

Et comment résister contre des chocs semblables ?

Jusqu'ici j'ai fait face aux besoins du moment.

Mes clients sortiront de leur aveuglement :

Honteux d'avoir subi cette étrange influence,

Ils me rapporteront toute leur confiance,

J'en suis certain… Mon nom pourra sortir vainqueur

De la lutte cruelle où s'est froissé mon cœur.

Mais il faut résister, conjurer la tempête…

Venez à mon secours… Tenez, je perds la tête.

— Voyons, voyons, mon cher, lui dit avec bonté

Le général ; chacun sait votre probité.

Ne vous effrayez pas d'une rumeur maligne,

Et de vous-même enfin sachez demeurer digne.

Pour moi, je crois en vous. Il vous faut de l'argent ?

— Oh ! je bénis, Monsieur, votre cœur obligeant.

— Combien vous manque-t-il ?

— Vingt mille francs.

— Ma bourse

Est à vous.

— Noble ami !

— Puisez à cette source.

J'ai la moitié chez moi : quant à l'autre moitié,

Elle est chez la comtesse.

— O touchante amitié ! »

Le général sonna pour demander sa femme.

Firmin ne bougeait pas ; il pressentait un drame.

Amélie arriva. Le comte en quelques mots

Lui fit connaître tout.

« — Vous avez, à propos,

Dix mille francs à moi ; j'en ai besoin, ma chère,

Pour notre digne ami ; nous ne saurions en faire

Un meilleur placement, un plus utile emploi

Qu'en cette occasion ; ainsi rendez-les moi. »

La comtesse trembla. Firmin, les yeux sur elle,

Interrogeait le sens de sa pâleur mortelle.

Cependant, étonné, le général allait

Répéter sa demande…

Une voix de valet

Retentit, annonçant le baron.

« — A merveille,

Pensa Firmin ; suivant l'instinct qui le conseille,

Il entre justement pour être humilié ;

Car je crois »

Cependant le comte avait prié

Arthur de le laisser terminer son affaire.

« — Je me retire.

— Non, ce n'est pas nécessaire. »

Dans l'esprit d'Amélie une fable, un roman

Pour sortir de danger naquit en un moment.

« — Mon ami, pardonnez un trouble qui m'accuse.

Le désir de vous plaire est ma meilleure excuse.

J'ai chez mon joaillier fait emplette hier soir

Des plus beaux diamants qu'il soit permis de voir,

Et j'ai déjà payé la moitié de la somme.

— Si ce n'est que cela !… Stoepel est un brave homme ;

Sur un bon de ma main il rendra cet argent

Qu'il nous faut employer pour un besoin urgent. »

Il sonna.

« — Qu'on attelle ! »

Amélie était blême.

« — Non, non, je ne veux pas… j'irai… j'irai moi-même, »

Dit-elle.

La terreur entrecoupait sa voix.

Arthur dans ses cheveux faisait glisser ses doigts,

Impassible, et semblant étranger à la scène.

Paul Firmin cependant se contenait à peine.

Il eût voulu broyer l'insolent sigisbé,

Et lui crier : « — Par toi cet or fut dérobé !

« C'est pour payer ton luxe et ton cheval, infâme,

« Que le bien du mari t'est livré par la femme ! »

Il ne vit qu'Amélie à sauver, et se dit :

« C'est un gouffre qu'il faut combler par mon crédit. »

« — Permettez-moi, dit-il, d'accompagner Madame.

Un intérêt pressant ce matin me réclame

Au boulevard… C'est là que vous devez aller,

N'est-ce pas ?

— Oui, Monsieur. »

On venait d'atteler.

La comtesse jeta son schall sur ses épaules.

Le général lui dit quelques bonnes paroles,

La priant d'excuser l'ordre qu'il lui donnait.

Elle partit avec Firmin qui l'entraînait.

Elle était demi-morte… Alors que l'équipage

Fut sorti de l'hôtel, Firmin tint ce langage :

« — Ne vous étonnez pas de me voir avec vous.

J'ai sondé d'un coup d'œil l'abîme où votre époux,

Son repos, votre honneur, votre avenir peut-être,

Tout allait s'engloutir, tout allait disparaître.

Si devant une faute énorme j'ai frémi,

Je me suis souvenu que je suis votre ami,

Votre sincère ami… C'est trop peu, votre frère !

Ah ! que le repentir vous touche, vous éclaire.

— Je ne vous comprends pas, dit-elle avec hauteur.

Pourquoi prendre envers moi le ton d'un protecteur ?

— Vous ne comprenez pas !… Laissons ce subterfuge.

Lorsqu'en mon dévoûment vous trouvez un refuge ;

Quand je dois vous servir, s'il le faut, malgré vous ;

Quand je dois conjurer la tempête en courroux,

Laissez-moi vous sauver !

— Que voulez-vous donc faire ?

— C'est très-simple, mon Dieu ! je vais chez mon notaire ;

Je n'ai qu'un mot à dire et j'aurai votre argent.

— Suis-je assez accablée !

— Est-il donc outrageant

De sauver votre honneur, votre mari que j'aime :

Devoir que je remplis, fût-ce malgré vous-même.

Songez à quels soupçons vous vous exposeriez

Si dans l'hôtel, les mains vides, vous rentriez.

Je n'ajoute plus rien… Du moins que nul ne sache

Ce que vous savez bien, ce qu'il faut que je cache.

Vous détournez les yeux… S'il en est temps encor,

Reprenez votre honneur, vos vertus, ce trésor

Qu'on ne répare point avec l'or de la terre.

Le repentir chrétien peut laver l'adultère… »

A ce mot, Amélie eut un cri de douleur.

La rougeur de la honte effaça sa pâleur.

Le silence suivit la cruelle blessure.

Quand Firmin descendit, — au fond de la voiture

Elle se rejeta, son mouchoir sur ses yeux.

Au bout de peu d'instants il revint sérieux.

« — Retournez à l'hôtel, dit-il ; voici la somme.

— Je n'en veux pas !

— Et moi, répondit le jeune homme,

Au nom du général, je vous dis : « Prenez-la ! »

Le meilleur des époux, n'est-ce rien que cela ?

Pensez à l'avenir. Cette crise terrible

Révèle des dangers plus grands, s'il est possible.

Je ne veux pas aller à Vallombreuse. Ainsi

D'entendre un sermonneur n'ayez pas le souci.

Mais le meilleur sermon sera pour vous, je pense,

Au fond de votre cœur, dans votre conscience. »

Il partit. A l'hôtel, le poëte agité

Ne reparut qu'à l'heure où l'on prenait le thé.

On causait, et montrant ses dents blanches et belles,

Monsieur Arthur chantait des romances nouvelles.

Firmin sentit en lui monter l'impression

Du dégoût, du mépris, de l'indignation.

A peine s'il pouvait trouver une parole

Dans un flux de propos de nature frivole.

Auprès d'oiseaux bavards on eût dit l'aigle altier

Qui frémit dans sa cage et songe à son glacier.

« — Oh ! malheur à nous tous, se dit-il, pauvre femme,

S'il faut que la leçon ait glissé sur ton âme !

Eh bien ! le lâche amant saura, dès aujourd'hui,

Ce qu'en homme de cœur je dois penser de lui. »

Ils sortirent, l'un gai, rayonnant, l'autre sombre.

Firmin à Rozemon s'attachait comme une ombre.

« — Bonsoir, mon cher Monsieur, dit Arthur lestement.

— Non pas, Monsieur. Je veux vous parler un moment.

— A moi ? très-volontiers. Cependant je m'étonne…

— Pas d'exorde, Monsieur ; il ne passe personne,

Nous pouvons librement causer.

— Mais entre nous

Il n'est rien de commun. Seriez-vous donc jaloux

De l'amitié que daigne avoir pour moi le comte ?

— Ne nommez pas celui que vous couvrez de honte.

— Si vous voulez parler ainsi, monsieur Firmin,

Vous pouviez me laisser poursuivre mon chemin.

— Non, car je l'aime moi ce vieillard respectable

Qui, grâce à vous, du monde un jour sera la fable.

Non content de l'avoir indignement trahi,

Vous l'avez dépouillé…

— Vous en avez menti !

— Vous lui prenez son or par les mains de sa femme,

Vous souillez tout en elle : après le corps, c'est l'âme.

Vous avez spéculé sur une passion ;

Votre amour n'est que fange et que corruption !

— Monsieur, savez-vous bien qu'une pareille offense…

Oubliez-vous mon rang, mon titre, ma naissance ?

— Vous avez oublié vous-même votre nom.

— C'est trop fort. Votre sang peut seul…

— Non, Monsieur, non !

Un duel avec vous ! Mettre sur même ligne

Parjure et probité !… Vous en êtes indigne.

Si vous levez le bras, c'est la canne à la main

Que je vous répondrai. »

Cela dit, Paul Firmin

Laissa là le baron, étourdi, plein de rage,

Mais sachant qu'il en eût mérité davantage

Si le monde n'offrait, par immoralité,

A l'élégant fripon entière impunité.