Autre magistrat

By Paul Verlaine

Written 1896-01-01 - 1896-01-01

JE veux pour proclamer dignement ses louanges,

M’aider du sistre d’or ainsi que font les anges

Célébrant le Seigneur,

Et poète sans frein, plein d’un noble délire,

Chanter, m’accompagnant aux cordes de la lyre,

Une ode en son honneur.

Car il est grand, malgré son nom. Vastes contrastes :

Grand, Petit. Et je veux choisir entre ses fastes

Un haut fait de renom…

C’était voilà longtemps, environ quatre lustres,

Deux voyageurs alors, ni l’un ni l’autre illustres,

Riches, je crois que non,

S’arrêtèrent dans un buffet, dans une gare,

Et ma foi, las et soûls de toute la bagarre

D’un train à bon marché,

Burent sans trop compter, marcs, rhums, bitters, absinthes

Et dame ! leur langage en paroles peu saintes

S’était, las ! épanché,

Quand des gendarmes, représentant la morale,

Empoignèrent les imprudents, et, sépulcrale

Leur voix hurla : « Allaiz ! »

Ils allèrent jusqu’au superbe hôtel de ville,

De la ville (beffroi superbe et de quel style !)

Qui servait de palais.

Il siégeait dans un cabinet d’acajou sombre

Au milieu de cartons et de dossiers sans nombre.

Le spectacle imposant !

En favoris de coupe un peu Louis-Philippe —

Et faux toupet avec, magistrale, une lippe

Idoine au cas présent.

« Vos noms, professions, et cætera. » Les autres

De répondre conformément, en bons apôtres

D’ailleurs sûrs de leur fait.

L’interroge fini : « Bien, dit-il, qu’on reparte

Pour Paris. » Alors, sans par trop perdre la carte

Et pendant qu’il se tait :

L’un : «Mais qu’avons-nous fait pour qu’ainsi l’on nous traite

En vagabond ? » LUI, « Silence ! Quelle défaite !

Or vous avez émis

Des choses qu’on ne peut ouïr dans notre ville

Presque sacrée à force d’être si tranquille.

Puis, VOUS ÊTES MAL MIS ! »