Aux amitiés

By Victor Laprade

Written 1874-01-01 - 1880-01-01

Grâce à vous, amis, j'ai goûté

Tout ce qui fait chérir la vie,

Et Dieu m'a largement doté

Des biens du cœur, ma seule envie.

Jeune ou vieux, en toute saison.

J'ai cherché, j'ai trouvé sans cesse

Ma force dans votre raison

Et dans votre amour ma richesse.

Un mot de vous, simple et fervent.

Suffit à mes désirs de gloire ;

Quand vous me dites : « En avant ! »

Je crois tenir une victoire.

Vous avez été mon flambeau

Et ma conscience elle-même ;

Vous aimez le bien et le beau,

Amis, c'est pourquoi je vous aime.

Dieu vous plaça sur mon chemin :

Il veut qu'un plus fort me soutienne.

Je ne lâcherai votre main

Que pour me jeter dans la sienne.

Je sais qu'à ce dernier moment,

Fidèles comme l'espérance,

Vous m'exhorterez vaillamment

Au nom du Christ et de la France ;

Et mes jeunes morts tant pleurés

Beaux, souriants, d'un geste calme,

Le long des célestes degrés.

Me montreront leur douce palme.

Mon cœur confirmé dans sa foi

Ne trouva que des cœurs fidèles ;

Tous mes amis, meilleurs que moi.

M'ont porté plus haut sur leurs ailes ;

De l'heure où je rasais le sol

Tout près de mon nid, dans les seigles

Jusqu'à celle où j'ai pris mon vol

Et rêvé d'atteindre les aigles.

Si j'ai franchi l'ombre des bois

Sans m'y perdre à travers le doute,

Si j'ai monté… je vous le dois,

Mes braves compagnons de route.

Hélas ! que Dieu m'en a repris

De ces forts au parler de flamme,

De ces purs, de ces doux esprits

Qui m'aidaient à dresser mon âme !

Chaque automne à moi, le plus vieux,

M'en ravit, un aigle ou colombe ;

Mon souvenir des temps joyeux

Partout se heurte à quelque tombe.

Mais le Dieu qui m'a donné tout

Ne voudra pas tout me reprendre ;

J'aurai des appuis, jusqu'au bout,

A la main virile, au cœur tendre.

Comme sur l'arbre aux rameaux d'or.

Dès qu'une amitié m'est ravie.

Il en surgit une autre encor

A chaque étape de ma vie.

Voici l'hiver, les temps affreux !

Mais la bise en vain se déchaîne,

De jeunes cèdres vigoureux

Font rempart autour du vieux chêne.

Jeunes amis, fiers combattants.

Chers amis de la dernière heure.

Vous venez tous en votre temps…

Dieu veut qu'on m'aide et qu'on me pleure.

Je vénérai jusqu'au tombeau.

J'aidai, je pleurai mes vieux maîtres.

Tous ceux qui m'ont appris le beau

Et que mon âme eut pour ancêtres.

Chers survivants du groupe ancien

Dont l'esprit m'a dicté mon livre,

Restez debout, gardez-vous bien

Et songez qu'il faut me survivre.

Amis nouveaux, si verts encor.

Si fiers de moi, si téméraires.

Resserrant notre chaîne d'or

Donnez la main à mes vieux frères.

Certes, vous saurez maintenir

Nos droits, notre Dieu, la croix sainte !

Moi je ne veux qu'un souvenir,

Je l'aurai… je m'en vais sans crainte.

Adieu ! donnez-moi sans retard

Des prières et non des larmes ;

Et que la nuit de mon départ

Soit pour vous la veille des armes.