Aux autres

By Lucie Delarue-Mardrus

Written 1930-01-01 - 1930-01-01

Nous, tes contemporains, lugubre Grande Guerre,

Nous qui sommes restés debout

Pendant que ta géante et démente colère

Renversait tout,

Nous, témoins épargnés qui nous voilons la face

Devant les restes de l'horreur,

Avant que l'ample outil (qu'on nomme temps) n'efface

Cette douleur,

Nous voudrions crier vers la foule future,

Vers ceux que nous ne verrons pas,

Afin qu'ils sachent bien la peine forte et dure

De nos soldats.

Les morts tués d'hier et les vivants à naître

M'entourent invisiblement ;

Et moi, de chair et d'os entre ces deux peut-être,

Terriblement,

Moi, les pieds dans le sang, la tête dans l'aurore,

Moi qui vois renaître à l'espoir

Un temps qui fut en proie au drame le plus noir

Et fume encore,

Moi qui suivis de loin les efforts surhumains

D'une armée immense et grondante

Forgeant, dans un enfer insoupçonné de Dante,

Les lendemains,

Moi je demande à Dieu, que sais-je ?… à mon génie

D'inspirer ma tristesse assez

Pour que ces temps présents qui seront nos passés,

Cette agonie,

Pour que ce que j'ai vu panteler sous mes yeux

Qui terrifie et qui dégoûte,

Martyre d'innocents qui saigne, monstrueux,

Goutte par goutte,

Pour que la guerre, horreur ! la guerre, cet effroi

Dont mon cœur encor se soulève,

Cesse d'être pour vous,ô descendants, un rêve

Auquel on croit.

Vous aurez, quand la terre enfin sera séchée,

‒ Que ne l'aimions-nous à genoux ! ‒

La paix, cette douceur qui nous fut arrachée

Un jour, à nous.

Vous aurez nos jardins,nos villes, notre joie

Libre et féconde sous le ciel,

Vous aurez ce qui fut notre charmante proie,

Notre beau miel.

Vous aurez tout cela que notre temps vous forge

Dans le sang et dans la sueur.

Craignez, ô descendants, que la guerre n'égorge

Votre bonheur !

Craignez que vos enfants ne soient ces jeunes hommes

Que tragiquement nous pleurons,

Et ces femmes, hélas ! que maintenant nous sommes

Et resterons…