Aux derviches mewlewi
Written 1910-01-01 - 1910-01-01
Je garde ce bonheur entre tous les bonheurs
D'avoir connu la descendance
Platonique, la seule, en ces divins tourneurs
Pâlis de musique et de danse.
Une flûte blessée à voix de rossignol
Accompagne des tambours frêles ;
Et, pour que vingt soufis prennent soudain leur vol,
Les bras s'ouvrent comme des ailes.
Ils tournent ! Je te vois, cercle passionné,
Et je te sens, spasme de l'âme !
Au grand rythme muet de ces jupes de femme,
Tout mon être aussi veut tourner.
Chœur d'esprits qui glissez comme jadis les anges
Sur un signe de Gabriel,
Chacun de vous, blanc papillon surnaturel,
Se multiplie en pas étranges.
C'est la ronde de rêve et de réflexion.
Une main jette, et l'autre accepte.
Votre hypostase danse et redit le précepte
D'éternelle giration.
Le tournoiement sans bruit de vos candides voiles
Évente le mystique lieu,
Et vous perpétuez, ô frères des étoiles,
Le mouvement qui plaît à Dieu.
Soufis ! Le beau-désir de voler vous emporte !
Dans un geste crucifié,
Vous tournez, les bras étendus, la face morte
Et le souffle raréfié.
Vous tournez, vous tournez, enivrés'de vertige,
Heureux jusques à la douleur,
Et votre robe semble, arrachée à sa tige,
Une immense et démente fleur.
Le vol silencieux ! La fraîcheur d'ailes blanches !
Ah ! que chaque pas, chaque tour,
Bue chaque glissement des pieds nus sur les planches
Répète : Amour ! Amour ! Amour !…