Aux italiens, à victor-emmanuel
Written 1925-01-01 - 1925-01-01
SIRE, n’écoutez plus la froide politique ;
Ce qu’elle vous a dit, il vous faut l’oublier.
Ne faites pas mentir l’opinion publique
Qui vous a sacré chevalier.
Le peuple vous a pris pour son indépendance
Comme un médiateur, un accord, un lien.
Ne lavez pas l’affront fait à votre puissance
Avec du sang italien.
Sire, la liberté n’a plus besoin d’hostie
Et repousse loin d’elle un sacrifice affreux.
Sire, réfléchissez. Amnistie ! Amnistie
Pour un soldat trop généreux.
Non. L’humanité, sire, a rejeté ses haines ;
Elle abhorre aujourd’hui le sanglant couperet
Et voit avec horreur le fossé de Vincennes
Comme l’échafaud de Capet.
Je sais du vieux Brutus l’énergie inhumaine.
Par son ordre son fils périt exécuté.
Italiens, prenez de la race romaine
La force, non la cruauté.
Rome, c’était pour lui la moderne Carthage ;
Allez-vous maintenant, ingrate nation,
Déchirer les lauriers et flétrir le courage
De ce moderne Scipion,
De cet homme, ou plutôt ce héros dont le crime
Est de s’être pour vous trop vite dévoué,
Et, s’il eût obtenu le succès légitime,
Que l’on n’eût pas désavoué,
Qui, voyant l’Italie à peine à moitié libre,
Ne put poser l’épée et détendre son arc,
Qui voulait vous donner et la louve du Tibre,
Et le vieux lion de Saint-Marc,
Qui dès longtemps contraint de refouler sa sève,
D’un cœur trop valeureux écoutant le conseil
Et sentant au fourreau tressaillir son bon glaive,
Le fit reluire au soleil !
Comment ! Vous lui feriez cette sanglante injure !
Quoi ! Vous accompliriez la grande iniquité !
Qu’on lui pardonne ! Au nom du ciel, je vous adjure,
Au saint nom de la liberté !
Oui, défendez sa vie avec sa renommée ;
Allez dire à ce roi que vous avez choisi :
« Qu’il soit libre demain, lui comme son armée,
Du moins ce qu’on en a saisi.
« Vous, sire, n’ayez pas la mémoire des princes.
Ceux qu’on parle aujourd’hui déjà de condamner,
Lorsqu’ils eurent conquis Naples et ses provinces,
Ne surent que vous les donner.
« Qu’il soit libre ! et surtout point de justice vaine,
Point d’exil ; car demain l’Histoire jugera.
Et nous ne voulons pas, sire, que Sainte-Hélène
Fasse pendant à Caprera. »