Aux muses

By Jean de La Fontaine

Written 1656-01-01 - 1696-01-01

Intendantes du Parnasse,

Si de traits remplis de grâce

Vos faveurs ornent les vers

Dont j'entretiens l'univers,

Aujourd'hui je vous implore :

Donnez à ma voix encore

L'éclat et les mêmes sons

Qu'avoient jadis mes chansons.

Toute la cour d'Amathonte

Étant à Rois-le-Vicomte,

Muses, j'ai besoin de vous.

Venez donc de compagnie,

Par vos charmes les plus doux,

Ressusciter mon génie.

Je sens qu'il va décliner ;

C'est à vous de lui donner

Des forces toutes nouvelles :

Car je veux louer trois belles ;

Je veux chanter haut et net

Virville, Hervart, Gouvernet.

J'en ferai mes trois déesses,

Leur donnant, à ma façon,

Et l'Amour pour compagnon,

Et les Grâces pour hôtesses.

J'y joindrai les menus dieux

Qu'Hervart a pour satellites,

De leurs troupes favorites

S'accompagnant dans les lieux

Où Lulli règne et Molière.

Le sermon voit rarement

Une telle fourmilière ;

Ce n'est pas leur élément :

Hervart alors congédie

Presque moitié de ces gens ;

A Vénus, sa bonne amie,

Les prêtant pour quelque temps.

Tout en est plein dans l'ombrage

Qui n'eut jamais son pareil.

Il n'est forêt ni bocage

Plus ennemis du soleil.

Dans ses réduits les moins sombres

Se cache aisément l'Amour.

Sous l'épaisseur de leurs ombres

Je pourrais bien quelque jour

Laisser mon cœur en otage.

Le reste du composé

Est l'être le plus volage

Dont Dieu se soit avisé.

Oh ! si j'avois un empire,

Si j'étois roi du Pérou !…

Je vois qu'Hervart me va dire :

Votre souhait, est bien fou.

Si vous aviez des couronnes,

Eh bien ! qu'est-ce que cela ?

Feriez-vous de nos personnes

La conquête à ce prix-là ?

Vienne Jupiter lui-même,

Et le dieu qui fait qu'on aime,

Ayant pour eux le Destin,

Ils y perdront leur latin.

Oh ! si le dieu du Parnasse

Avoit inspiré Colasse

Comme l'on dit qu'il a fait,

La chose iroit à souhait.

Selon toutes les merveilles

Qu'on en dit présentement,

Les yeux n'auroient nullement

A se moquer des oreilles.